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mardi, 20 décembre 2005

Mécomptes du lundi

Encore un lundi bien gris, bien froid, une journée bien perdue.
Lu très rapidement Catherine, de Pierre Bergounioux. Déprimant, poisseux, une impression de malaise presque physique. Quelques écrivains laissent ainsi une vague nausée, un mauvais goût dans la bouche : Jouhandeau, Luc Dietrich... Leur style a des relents de vase et de cendre.
"Une souche de châtaignier était chavirée dans l'herbe haute. Sous la première lame d'écorce, ils étaient deux — des auronitens —; côte à côte, au fond de l'alvéole qu'ils avaient creusé dans l'aubier pourrissant. Il visait plus haut. L'écorce résistait. Il faisait plus sombre. Il s'écorchait les doigts. Il souleva, au passage, des pierres, mais rien ne s'y cachait. Le fourré s'épaississait. Il repéra un autre tronc décomposé. Il se hâtait. Avec le couteau, il tailla dans les ronces, l'œil écarquillé pour ne rien perdre dans la clarté pauvre, verdâtre, et souleva de larges plaques d'écorce spongieuse. Encore un auronitens. Des larves de longicornes grasses, crémeuses..."
Le texte est comme travaillé de l'intérieur par une gangrène sournoise.
Le livre refermé, on va se laver les mains. 

dimanche, 18 décembre 2005

Blogorrhée 4

"Personne n'intéresse personne. On fait semblant. Chacun parle de soi. On écoute les autres pour pouvoir leur parler de soi. Mais au fond on s'en fout."

(Georges Hyvernaud, La Peau et les os)

Merci à L.S. Sans son récent commentaire, je n'aurais certainement pas relu Hyvernaud en cette grise après-midi dominicale.

La littérature à petit bruit

Oubliés ou méprisés, marginaux ou attardés, excentriques ou "conformistes", minores : "Ce sont eux les échansons, les vivandiers de la littérature, et leur place est autour des grands, de même que, dans un tableau à la gloire d'un saint ou d'un héros, bouffons, dévôts ou courtisans, bien souvent légèrement difformes, s'entassent le long du cadre, prêts à en sortir, à tout moment et pour toujours."
(Giorgio Manganelli, "Conformistes", in L'Almanach de l'orphelin samnite, trad. Marie-José Tramuta, Mâcon, éd. W, 1987)
Pourtant, combien de bonheurs de lecture nous ont donnés ces auteurs discrets, dédaignés par les manuels de littérature, voués aux tirages confidentiels et à l'admiration jalouse de rares aficionados !
François Bott, lui-même "échanson" ou "vivandier" des lettres, a consacré une belle série de portraits à ces écrivains "notoirement méconnus" — selon la formule désormais usée de Vialatte —, dont les œuvres sont le plus souvent absentes des catalogues des grands éditeurs et des rayons des librairies : André Beucler, Louis Brauquier, Olivier Frébourg, André-Pierre Roché, Léon Werth... Et à d'autres, un peu moins secrets : Emmanuel Bove, André Hardellet, Jean-René Huguenin, Jean Prévost... Un ouvrage à ranger à côté de l'Histoire de la littérature française de Kléber Haedens. Cela s'appelle La Planète des sentiments (Le Cherche Midi éd., 1998). Je l'ai trouvé — et ce n'est sans doute pas un hasard... dans une solderie !
La manière de Bott n'est pas sans évoquer l'esprit aimablement mélancolique de ceux qu'on appelait — étiquette trompeuse — les "fantaisistes" ; un style où la frivolité flirte avec le désabusement : "Très souvent, on ramasse les copies des écrivains longtemps après le fin de la classe. Longtemps après leur mort..." Pour certains, il doit bien arriver aussi, hélas ! qu'on ne les ramasse jamais...

samedi, 17 décembre 2005

Révérence parler

La zédille de politesse

Fopas condise queul paralloïdre cètun langorge grassier de malocru.
Oci, poréviter l’incongruite des motriviaux è des syllaboscènes, dans la grammare martélique issusage la zédille de politèse.

Esemple :
— En Borgogne ilya des souffloçuls ;
— Les chinges izont le çulpelé ;
— Jeun suisouvert l’avançuisse en çulbutant surun çul de boutaille;
— La Mièvre apour capolieu Maçon ;
— Le çonçombre è dune digeste diffiçultueuse ;
— Le versassoye ifile son çonçon porqueu les beldames elzaient des bobas ;
— La gourge cètun çuçurbitassé ;
— Méphistophel ilè çonçupissant.

Cépor les gendistingues queul paralloïdre idiça.

(André Martel, in Cheval d'attaque, n° 10-11-12, 1974)

vendredi, 16 décembre 2005

Puissance des mouches

Emprunté hier à la médiathèque locale — invariablement déserte — le Requiem de Ropartz, un vieux Coltrane, un roman de Bergounioux et Le Chagrin et la colère, de Maurice Rajsfus. Titre sans rapport immédiat avec le texte, qui, plus qu'à celui-ci, renvoie au pessimisme et aux "révoltes logiques" de l'auteur. Aucune coquetterie littéraire dans ces pages ficelées à la diable, triviales, souffrantes et vindicatives, dans lesquelles il est question de la fatalité du corps, de la douleur et, finalement, de la bêtise et de la haine.
Près de la moitié du livre est consacrée à une douloureuse fugue pascalienne sur l'humiliant ravalement à l'animalité à quoi nous condamne l'urgence d'une défécation inopinée : "Je m'étais senti vraiment misérable. Moins que rien. Le dernier des parias. Dépouillé de toute dignité. Brusquement, plus rien n'avait d'importance, d'intérêt. C'était la démission totale devant l'orage de merde déferlant..." En contrepoint, de chapitre en chapitre, la succession des épigraphes stercoraires renvoie à l'histoire familiale, à l'univers du Lager, dans lequel l'omniprésence de la merde et de la souillure s'inscrivent dans un processus concerté de déshumanisation. Rien ici de Rabelaisien. Contrairement à ce qu'affirmait le père Ubu, la "merdre" est mauvaise, la chiasse tragique se mue en métaphore du mal débondant dans le monde... Autre jeu d'isotopies, vers la fin du livre : étant posé que la diarrhée peut être une manifestation du choléra, "la police, l'esprit policier, c'est une maladie épidémique s'apparentant au choléra. Reste la peste." La place, décidément, n'est pas près d'être propre.

jeudi, 15 décembre 2005

Que lirons-nous par ces desers ?

Plus rien à lire. Une expédition jusqu'à la sous-préfecture la plus proche s'impose...
Évidemment, quand je dis "plus rien à lire", je ne prends pas en compte les livres qu'on ne peut que feuilleter, pour la centième fois, à la billebaude : fragments, aphorismes, journaux, poèmes... Sur ma table de non-travail : Le Gai Savoir, Journal des signes, de Cristóbal Serra, les Mémoires du cardinal de Retz, Exister de Follain ou la Correspondance de Debussy. Livres où l'on picore avec bonheur, sans véritablement s'y oublier...
Il y a bien aussi ces livres qu'on s'est promis de lire, qu'il faut avoir lus, et dont on n'a jamais pu dépasser la dixième page. Je n'ose l'avouer : malgré toute ma bonne volonté, il m'a toujours été impossible de terminer certains ouvrages unanimement proclamés chefs-d'œuvre : Au-dessous du volcan ou ces Versets sataniques, qui firent naguère tant de bruit — et dont Kundera dit tant de bien ; ou encore Mervin Peake, ou Günter Grass... Ils sont là, quelque part, sur quelque rayon élevé, à s'empoussiérer au fil des ans...
J'aurais envie, simplement, d'un vrai roman, lisible et jubilatoire — une histoire dans laquelle on s'embarque pour quelques centaines de pages, sans trop se demander si c'est littérairement correct. Quelque chose comme Findley : Le Chasseur de têtes ou Pilgrim... Hélas ! je crois avoir lu de lui tout ce qui a été traduit et publié en France, et le pauvre Findley, maintenant n'écrira plus jamais...

mercredi, 14 décembre 2005

Gazon maudit

A. r. évoque sur À mains nues, dans sa note du 12 décembre, "les gazons fendus d’Aphrodite", variante des "pelouses fendues d’Aphrodite", titre d’un recueil de poèmes de Maurice Blanchard (1943). Signalons que, si l’expression est belle, elle n’en est pas moins fautive, puisqu’elle démarque la transcription incorrecte d’un fragment d’Empédocle : λιμένας σχιστὸυς Άφροδίτης — "les ports fendus d’Aphrodite". C’est une confusion entre λιμήν (port) et λειμών (pelouse) qui est à l’origine de cette lecture, invalidée par le contexte même du passage.

Voir à ce propos : Empedoclis carminum reliquiæ in philosophorum græcorum veterum, præsertim qui ante Platonem floruerunt, operum reliquiæ, II (Amsterdam, J. Müller, 1838) ou Empedoclis carminum reliquiæ in Fragmenta philosophorum græcorum (Fr. Guill. Aug. Mullachius éd., paris, Firmin-Didot, 1860).

mardi, 13 décembre 2005

Tant crie l'on Noel...

"AVENT, s. m. Le temps qui précède la fête de Noël. Il dure quatre semaines. Le premier dimanche de l’Avent est un dimanche de la première classe. Les religieux et les personnes de piété jeûnent l’Avent comme le Carême. On ne marie point durant l’Avent sans dispense. Dans les premiers siècles de l’Église on jeûnait pendant l’Avent trois fois la semaine, le lundi, le mercredi et le vendredi. Il est parlé de ce jeûne dans le 9e canon du concile de Mâcon tenu en 581. Mais il était en usage dès auparavant dans l’Église romaine, et même dans l’Église de France, où l’on prétend que Rupert, évêque de Tours, l’introduisit. Quelques-uns croient que le concile de Mâcon ne le prescrit qu’aux clercs. Ensuite on jeûna tous les jours. Ce jeûne commençait depuis la fête de saint Martin, c’est pour cela qu’on l’appelait le Carême de saint Martin. Les capitulaires de Charlemagne nous apprennent aussi qu’on faisait dans le IXe siècle un jeûne de quarante jours avant Noël. Les clercs y ayant été obligés, comme nous l’avons dit, les personnes pieuses entre les laïcs les imitèrent. La coutume s’en introduisit, et l’usage et la pratique en firent une loi. Cependant Amalarius témoigne dans le IXe siècle que cette pratique ne regardait que les personnes pieuses. En 1270, Urbain V, au commencement de son pontificat, en fit une loi pour les clercs de la cour romaine. L’Avent n’a pas toujours commencé au même temps. Dans l’office ambrosien il y a six dimanches de l’Avent, et le premier est celui qui suit la fête de saint Martin. Saint Grégoire, dans son sacramentaire, met cinq dimanches, qu’il appelle dimanches d’avant Noël et qui sont comme les dimanches de l’Avent ; et l’on trouve que l’Avent est quelquefois appelé simplement Carême, Quadragesima ; comme dans la vie de saint Dominique l’Encuirassé. On appelle aujourd’hui première semaine de l’Avent celle par où l’Avent commence, et qui des quatre qui le composent est la plus éloignée de la fête de Noël. Nous apprenons d’Amalarius et de saint Grégoire dans son sacramentaire qu’autrefois c’était tout le contraire, et que l’on appelait première semaine de l’Avent celle qui est la plus près de la fête de Noël, et qu’on appelle aujourd’hui la dernière. Aujourd’hui, dans toute l’Église romaine, l’Avent n’a que quatre dimanches, et le premier est le dimanche le plus proche de la saint André. Dans l’Église grecque il commence le 14 novembre, ce qui revient à l’ancienne pratique de le commencer à la Saint-Martin."

(Dictionnaire de Trévoux)

Ces considérations liturgiques ne préoccupent plus guère nos contemporains. L’Avent, aujourd’hui, évoque tout au plus un calendrier gourmand ; nos hagiographies mercantiles préfèrent saint Nicolas à saint Dominique l’Encuirassé et le Père Noël, ogre faussement débonnaire que de prolétaires iconomanes accrochent à leurs façades, a définitivement cannibalisé l’enfant Jésus.

L’Avent, aujourd’hui : l’obscène conjugaison de la marchandise putassière et du misérabilisme pleurnichard.

Petite anthologie portative 16

"4

[...] Elle me regarda, aux anges & fixement. Le maxillaire inférieur claqua sur sa cage thoracique. Douce & tenace, mi-Austen mi-Brontë, son visage embrasé balbutiait (ou était-ce le scalp solaire PEU AVANT LA CULBITTE ?). Elle leva ses doigts-pinces — et osa agripper mes épaules — : "Ouh, Dr Mac Intosh — !" dit-elle, encore incrédule de tant de bonheur.

5

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6

(Faisait quasiment noir dans LA TIRE À PAPOUILLES, ENTRE CHIEN & LOUP précisément./ "You are very clever —" Elle, sans arrêt, TENANT À LA MAIN UN MARTEAU RISIBLEMENT PETIT — —).

*
* *

[...]

Arno Schmidt, "Piporakemes !", in Vaches en demi-deuil, trad.Claude Riehl, Tristram, 2000)

Un avis autorisé 7

"Les gendelettres et artistes actuels, en se vantant de la quantité de leurs productions, ressemblent aux gamins qui, comme cela arrive quelquefois, concourent entre eux à qui pondra le plus gros étron."
 
(Ladislav Klima, Tout — Œuvres complètes, I, Écrits intimes 1909-1927, trad. Erika Abrams, La Différence, 2000.
Note du 14 novembre 1927, p. 630)