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dimanche, 06 novembre 2005

Humour

À propos des violences urbaines :

"L'Iran demande à la France de respecter les droits de l'homme." 

Trous et portes

Denis Proteor, Parts pour l'âme chaudron, Marval, diff. Vilo, 2000.
Après avoir refermé cet énorme recueil de photographies littéralement inqualifiables — obscènes, morbides, maléfiques... on éprouve un malaise physique, le besoin irrépressible d'aller se laver les mains, de feuilleter un magazine plein de publicités imbéciles sur papier glacé pour oublier ce que l'on a cru voir. Les images de Proteor sont, pour l'adulte, aussi effrayantes que, pour l'enfant seul dans la bibliothèque, les hideuses gravures des grands livres de distributions de prix du XIXe siècle.
Proteor est une sorte de visionnaire malade, un poète tragique et maudit, hanté par la souillure et la chute, la fatalité du corps et de l'organique : "Rien ne me rebute... cadavres, égouts, déchets, vide, décomposition, morceaux, lieux solitaires, batailles... [...] je ne dépareille jamais l'enchantement de l'épouvante [...] mon voyage vertigineux me donne plus de fleurs et d'ossements que de visages humains, plus d'yeux de buffles, d'oiseaux, de poissons que de maisons avec entrée et sortie, plus de parties charnues avec promesse de vive participation que de jolis standards, plus de trous [...] que de portes."
Livre à brûler, qu'au grand jamais je n'emporterais sur l'île !

samedi, 05 novembre 2005

Le gouverneur de Kerguelen 2

Dans un récent numéro du Nouvel Observateur (27 octobre-2 novembre 2005), Günter Grass déclarait qu'il emporterait volontiers sur une île déserte "un ouvrage avec l'œuvre graphique de Dürer. Un autre comportant celle de Goya, dont le cycle Désastres de la guerre. Puis la Bible dans la magnifique traduction de Martin Luther..." Et d'ajouter, pour expliquer ce dernier choix : "... un grand livre de contes dont je ne me lasse pas." Il n'était sans doute pas nécessaire de proférer ce genre de trivialité, passablement démagogique. Tout autre banalité à propos des références-bibliques-qui-imprègnent-notre fonds-culturel, etc. eût été préférable à cette espèce d'excuse maladroite.
Cela me rappelle mon instituteur, assez honnête homme mais anticlérical primaire, qui nous lisait quelques passages de la Bible en ricanant ostensiblement de ce qu'il tenait à l'évidence pour des sornettes.
Personnellement, j'emporterais dans mon île l'édition de Louis-Claude Fillion : La Sainte Bible (texte latin et traduction française), commentée d'après la Vulgate et les textes originaux, à l'usage des séminaires et des membres du clergé, Paris, Letouzey et Ané, 1888-1904, 8 volumes. À condition qu'on mette à ma disposition une malle assez grande pour accueillir également les sept volumes du Littré (édition réalisée par J.-J. Pauvert, Gallimard-Hachette, 1961) et les trente-sept tomes de l'Histoire Naturelle de Pline (Les Belles Lettres, 1950-1972)... Resterait-il un peu de place pour les livres "simplement plaisans" ?

Le gouverneur de Kerguelen

Relu rapidement ce matin le bref article de Larbaud (Pléiade, p. 1053-1061), dans lequel (la légèreté n'excluant pas la gravité, dixit Blanchot) il s'interroge avec quelque malice sur l'intérêt des enquêtes visant à établir une sorte de "bibliothèque idéale" — projet vain, pour ne pas dire inepte. À ce jeu nous sommes pipés — partagés entre notre goût, voire notre fantaisie, notre sens des valeurs ou des hiérarchies strictement littéraires —, en même temps que placés devant une gageure : comment ne retenir que trois, dix ou même vingt livres. "Car enfin si Virgile est un livre essentiel, Lucrèce l'est aussi, et comment peut-on renoncer pour toujours à Catulle, à Ovide, à Horace, à Properce, à Juvénal, à Lucain, à Prudence ?" Difficile de se résoudre à écarter les chefs-d'œuvre de la littérature universelle, tout autant que de renoncer aux "livres qui nous apprennent à danser"... Sachant que le choix sera forcément arbitraire, le meilleur parti serait peut être d'établir une liste de "livres pairs" dans le style de celle du docteur Faustroll (livre I, chap. IV, "Des livres pairs du docteur"), constituée à partir de critères hautement variables et subjectifs, et surtout de références ponctuelles.

Commentaires et conversations

À la radio :

Sur France-Culture, rediffusion d'Affinités électives : entretien de Francesca Isidori avec l'écrivain argentin Cesar Aira. Bonheur trop rare d'une conversation brillante, "sans rien qui pèse ou qui pose", nourrie d'une culture sans préventions, diverse, rien moins qu'ostentatoire... Aira ironise sur ses traductions, la spécialité qu'il s'est faite de la "mauvaise littérature", démythifie le rôle de l'écrivain — que la littérature n'a d'autre fonction que de mettre en scène. Il cite Robbe-Grillet, disant, à propos de Raymond Roussel, que "l'écrivain est l'homme qui n'a rien à dire et ne sait pas comment le dire"... Coïncidence : voilà qui rejoint les commentaires échangés ici il y a peu, suite à la consécration de Weyergans ! Intéressante aussi l'illustration musicale choisie par l'invité. Après Scarlatti, Cure — "Boys don't cry" ; à son interlocutrice qui lui demande, vaguement méprisante, "ce que ça vient faire là" (sic), Aira répond en invoquant sans s'émouvoir "la récupération de la jeunesse" et la thématique de l'écrivain argentin (re-sic)... Gombrovicz ! La classe...

Louons maintenant les grands hommes 2

Dans les journaux :

— Le tribunal chargé de préparer la béatification de Jean-Paul II a entamé ses travaux ce vendredi à Cracovie ;

— Le même jour, l'école maternelle de Beuvry-la-Forêt (Nord), qui s'appellera désormais l'école "Jack-Lang", a été inaugurée par l'ancien ministre. Une institutrice avoue : "On aurait plutôt pensé à un nom de chanteur..."

vendredi, 04 novembre 2005

Le grand style 8

— I —

"Quelle île nous conçut des strophes de la mer ?
Onde où l'onde s'enroule à la houle d'une onde,
Les vagues de nos soirs expirent sur le monde
Et regonflent en nous leurs eaux couleur de chair.

 

(Pierre Louÿs, "Pervigilium Mortis", in Poésies, J.-Jacques Pauvert et Cie, 1988)

— II —

SÉVILLANE

"Seize ans. On l'appelait Paqua.
Ses poils étaient couleur de houille,
Ses tétons couleur de caca
Et son cul comme une citrouille."

 

(Pierre Louÿs, "Poèmes libres divers", ibid.)

Meutes/émeutes

Intéressant de relire, à la lumière de l'actualité, les réflexions d'Elias Canetti sur la meute, manifestation archaïque d'un tribalisme rudimentaire :

"Dans la meute, qui se constitue de temps en temps à partir du groupe et exprime avec la plus grande force le sentiment de son unité, l'individu ne peut jamais se perdre aussi complètement qu'un homme moderne dans n'importe quelle masse. Dans les constellations changeantes de la meute, dans ses danses et ses expéditions, il se tiendra toujours à son bord. Il sera dedans et aussitôt après au bord, au bord et aussitôt après dedans. Quand la meute fait cercle autour de son feu, chacun pourra avoir des voisins à droite et à gauche, mais le dos est libre : le dos est exposé, découvert à la nature sauvage. La densité de la meute a toujours quelque chose de feint : ils se serrent étroitement, sans doute, et dans leurs mouvements rythmiques traditionnels ils jouent à être nombreux. Mais ils ne le sont pas, ils sont très peu ; la densité réelle qui leur manque, ils la remplacent par l'intensité."

("Meute et meutes", in Masse et puissance, trad. Robert Rovini, Tel/Gallimard, 1986)

Lectures

L'honnêteté intellectuelle requiert que je n'intervienne plus dans les discussions tournant autour des écrivains du moment, que, pour la plupart, je n'ai ni la curiosité ni le goût de lire. Je n'ai pas davantage le souci de coller à l'actualité littéraire. J'en suis encore à me colleter avec Villa Vortex, qui m'apparaît de plus en plus comme un redoutable pensum, verbeux, boursouflé et d'une correction linguistique souvent très approximative. Dantec semble s'auto-parodier parodiant l'écriture hard-boiled, revue à la sauce post-moderne et cyber-culture... Ce mélange de métaphores néo-verhaereniennes, renvoyant aux mêmes isotopies scientifico-futuristes, et de clichés, cette ponctuation à l'emporte-pièce, le galimatias pseudo-philosophique qu'on devine prêt à débonder au détour de chaque page, cela tourne au procédé et devient vite éprouvant... Les Racines du mal était un polar atypique, remarquablement ficelé. Dantec a peut-être eu le tort de ne pas s'en tenir à ce qu'il faisait le mieux pour s'essayer à jouer les philosophes visionnaires.

Phoning

Merveilleuse époque où l'on vient vous proposer à domicile — de préférence à l'heure des repas ou de la sieste — tous les accessoires indispensables à votre bien-être. On est tout honteux de décliner des offres aussi alléchantes et de décevoir la voix sémillante qui ne vous souhaitait que du bonheur.
Ce matin, ingrat que je suis, j'ai refusé de participer à un concours pour lequel j'avais été spécialement élu, parmi des douzaines d'autres veaux moins chanceux — et sous contrôle d'huissier, naturellement... J'ai peut-être laissé passer une chance qui ne se présentera plus : ".... post est occasio calva."