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lundi, 23 janvier 2006

Oulipo

Haïkaïsation-plagiat par anticipation d'un poème d'Aragon :

"Les hommes meurent
Les hommes vivent
Passent les oies sauvages"

 

(Sôseki, 1910, in Haïkus, Éd. Philippe Picquier, 2001)

Le chat

"Je souhaite dans ma maison :
Une femme ayant sa raison,
Un chat passant parmi les livres,
Des amis en toute saison
Sans lesquels je ne peux pas vivre."

 

Le quintil d'Apollinaire — jusqu'à quel point ironique dans sa mediocritas hédoniste ? — m'a toujours semblé résumer une conception très acceptable du bonheur, et plus exigeante qu'il n'y paraît. Les chats meurent trop tôt ; les amitiés ne résistent guère au temps, à la paresse du cœur, aux rancunes mesquines.
Sont-ce des raisons suffisantes pour préférer Christophe Plantin, pour juger l'imprimeur popote plus sage que le poète en mal de potes ?

dimanche, 22 janvier 2006

Ubiquité

En épigraphe à Courir les rues, queneau cite une parole attribuée à Héraclite, qu'on peut traduire ainsi : "En ce lieu aussi, en effet, les dieux sont présents". Calaferte reformule l’idée "un peu moins civilement" : "Dieu est partout, même dans le trou à la turque si vous y regardez à deux fois." (Septentrion, Folio, 1990, p. 229) On peut supposer que des considérations théologiques de ce style n'étaient pas de nature, lorsque le roman parut, à incliner les censeurs à l'indulgence...

samedi, 21 janvier 2006

Météo 10

Temps de saison toute la semaine dernière, et dans toutes les contrées traversées. Neige sur les prés et les vignobles bourguignons, brouillard et température glaciale en Lorraine, pluie obstinée sur l'Allemagne, le Luxembourg et la Wallonie, ciel gris et bas à Lille... Retour vers l'Auvergne par la Thiérache, le pays d'Othe, le Nivernais. Brèves haltes entre deux villages tristes, dans une campagne déserte. On pense à Vialatte : on peut traverser la France du nord au sud, sans rencontrer personne qu'un paysan et son bœuf, quelque part dans le Morvan... Et, à propos du ciel inclément, Vialatte, justement, nous avait bien prévenus : "Le temps sera neigeux, pluvieux, brumeux, brouillasseux, affreux, sauf aux moments où le soleil vaincra les nues." (Almanach des quatre saisons, Julliard, 1981)

jeudi, 12 janvier 2006

Je m'en vais ou je m'en vas... 3

Départ demain pour les provinces septentrionales. Naguère, à chaque absence, se posait le même problème: qui accepterait de s'occuper des chats ? Ceux-ci sont aujourd'hui transis, victimes de l'âge ou des automobilistes... On ferme la porte sans remords et, quand on rentre, personne ne vous attend, vous n'avez manqué à personne.
"S'il n'y avait personne, tout le monde serait heureux."

Petite anthologie portative 19

LA TORTUE

Le ministre de l'Intérieur est à l'intérieur ;
Il met craintivement sa tête à l'extérieur.

Il est humile, sans rival seigneurialement humile :
Il flaire de son haut le terre-à-terre, museau mobile.

De temps en temps, cela le prend, il entreprend de s'échapper.
Il galope lentement de plante en plante,
Vise le paradis de la septième plante...

Il ne s'échappe pas, car ni la tortue ni le ministre de l'Intérieur
Ni nous, nul de nous, ne pouvons être à l'extérieur.

 (Armand Robin, Le Monde d'une voix, 1968)

Le grand style 11

"... les blagueurs modernes n'inventent rien, ni dans leur manière de mentir ni dans leur manière de plaisanter. Ces aimables farceurs se servent du moule de vieilles bourdes connues, dans lequel ils fourrent leur propre sottise, et c'est ainsi qu'ils se font neufs ! Gavroches hyperboliques de ce temps exigu, ils ont, ces pauvres petits Poucets, voulu ôter ses bottes à cet ogre de Rabelais pour introduire leurs grêles jambes de jockey anglais dans ces vastes bottes que Rabelais, s'il revenait au monde, leur mettrait certainement au derrière !..."

(J. Barbey d'Aurevilly, La Littérature du tabac & La Blague en littérature, La Rochelle, Rumeur des âges, 1999, p. 34)

lundi, 09 janvier 2006

Kafka sur le rivage

Dans le Figaro littéraire, rencontre avec Haruki Murakami, à propos de la sortie de la traduction française de Kafka sur le rivage. Si l'article n'a rien d'exceptionnel — bien loin de là ! —, peut-être aura-t-il du moins le mérite de faire découvrir, à ceux qui ne le connaîtraient pas encore, l'un des écrivains actuels les plus originaux et les plus subtils. Nourri de culture occidentale, Murakami s'inscrit logiquement dans la lignée des auteurs majeurs, à travers lesquels se dessine, depuis Rabelais et Cervantès, l'évolution du roman "européen", telle que la présente Kundera. L'ambiguïté déconcertante de ses textes leur confère cette "consubstantielle ironie" dans laquelle l'auteur de L'Art du roman, voit la marque du genre. La référence à Kafka ne saurait d'ailleurs être purement accidentelle. La littérature, pour Murakami, ne s'apparente pas à une tentative de mise en ordre du monde, mais bien à une mimésis ironique — au sens socratique du terme —, à une anamorphose fantasmatique : "J'aime que les lecteurs me disent avoir lu le livre plusieurs fois et continuent à se poser des questions. C'est la fonction de la littérature de ne pas y répondre. C'est pour cela qu'elle est indispensable ; surtout de nos jours, là où les fanatismes veulent apporter des réponses définitives à tout."
Un regret : je ne pourrai jamais savoir ce que je perds — ou ce que je gagne — à ne pouvoir lire Murakami qu'en traduction...


"Au-dessus des poubelles où remourront leurs vers..."

Dans le dossier "spécial Mitterrand" du Nouvel Observateur (5-11 janvier 2006, p. 28 sqq.), un témoignage de Pierre Bergé, intitulé "Il récitait Cadou", nous apprend que l'ancien président de la République (Bergé n'est que l'ancien président d'Yves-Saint-Laurent) "pouvait réciter des poèmes entiers de cet auteur".
Pourquoi pas ? Françoise Giroud surprendra bien, quelques années plus tard, Jacques Chirac lisant Patrice de La Tour du Pin...

dimanche, 08 janvier 2006

Le roi de la fève

Au calendrier, l'Épiphanie tombe désormais le premier dimanche suivant le jour de l'an. Cette célébration dominicale permet de sacrifier en famille au rituel de la galette des rois — peu importe la signification religieuse de la fête, pourvu que les pâtissiers fassent leur beurre !
On trouvera d'intéressantes précisions sur l'Épiphanie dans l'indispensable dictionnaire de théologie de l'abbé Bergier (Paris, Vivès, 1852, volume II, p. 242). Celui-ci nous rappelle que "dans les premiers siècles de l'Église, la fête de Noël et l'Épiphanie se célébraient le même jour, savoir le 6 de janvier". C'est l'Église d'Alexandrie qui, au début du Ve siècle, fixa la date de Noël au 25 décembre. On ignore si c'est à la demande des pâtissiers...

On pourra également, sur la coutume de la fève au gâteau, consulter le Palais des curieux, de Béroalde de Verville (Paris, Veuve Guillemot, 1612) :
"On sçait la coustume de France, et d’autres lieux, que la veille du jour de l’Épiphanie on se donne licence de se resjouir à boire, et commence-on dès la veille que l’on coupe le gasteau en plusieurs pièces. Estant coupé on met ces parts en un linge, et on faict parler un enfant, on luy dit "Febé", et il dit "Dominé", et un de la compagnie luy respond, disant "Pour qui?", et l’enfant dit "Pour Dieu", et celuy qui tire les parts la met en lieu certain pour la donner aux pauvres, après on continuë tant que les divisions soyent accomplies. En l’une de ces parties est une fève, et la part en laquelle elle est faict son possesseur roy. Si celuy qui couppe le gasteau descouvre la fève ou la couppe, il est roy ; si en la part à Dieu est la fève, le maistre ou maistresse de la maison aura le sceptre. Et quand le roy boit chaqu’un chante "Le roy boit": si quelqu’un y faict faute, il est amendé…"

"À cette feste doncques que nous nommons les Roys, on faict un gasteau auquel on cache une fève pour au hazard faire tomber ce royaume de gourmandise à celuy qui aura la feve, lequel seroit roy des crevez. Or cettuy-là est dit, proclamé et nommé roy, lequel n'estant rien est soudain eslevé au plus haut degré d'honneur, il devient grand en un moment, aussi il deschet soudain, il s'enfle comme une fève abreuvée, et puis il périt comme n'ayant point esté..."

 

(Objet XIV, "Des fèves qu'on met aux gasteaux de la feste des Roys", p. 90 sqq.)


Je suis bien déçu : le hasard, aujourd'hui, n'a pas voulu me sacrer "roi de la fève".