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jeudi, 17 janvier 2019

Le sens de la formule 15

L'histoire littéraire revisitée façon Houellebecq :
"... Lamartine n'était au fond qu'une sorte d'Elvis Presley, il avait la capacité par son lyrisme de faire craquer lesc gonzesses." (Sérotonine, Flammarion, 2019, p. 335)

mercredi, 19 décembre 2018

Transparence du temps

Matinée d'hiver fraîche et humide, ensoleillée.
Les bruits domestiques des rassurantes routines quotidiennes se mêlent aux échos d'un quatuor avec piano de Schumann.
Je termine la lecture, commencée hier soir, d'un Modiano acheté par hasard en solderie — ce qui sied à la mélancolie d'un roman où il est question, comme toujours, de mémoire et d'oubli, de visages, de noms, de lieux improbables qui se superposent et se confondent au gré d'incertaines anamnèses.
Mais, après Modiano, c'est "Le Roi pêcheur" de Montale, qui me ramène à mes propres souvenirs :

"On pense
que le Roi des pêcheurs ne cherche
que des âmes.

J'en ai vu, moi, plus d'un
lever sur la vase des mares
des éclairs de lapis-lazuli.

Son royaume se mesure au millimètre,
flèche, il échappe même
aux flashes.

Seul, le Roi pêcheur
possède une juste mesure,
les autres, à peine ont-ils une âme
et peur
de la perdre."

Souvenir d'une adresse, rue Sauffroy, et d'une toile biffée de la rémanence d'un éclair bleu...
J'étais, ce jour-là, "celui qui entre par hasard dans la maison d'un poète"...
"Sur ce dont on ne peut parler, il faut garder la silence."

vendredi, 02 novembre 2018

"Or sont morts tous ches corps..."

Visite rituelle au cimetière, en ce jour des Trépassés. Nous sommes seuls. Les familles sont venues hier, pour la fête de tous les saints, les bras chargés de gros chrysanthèmes blancs, jaunes, mauves — avec l'assurance, peut-être, que leurs morts ont trouvé "respit en paradis"...
Sur la tombe où l'on ne déchiffre plus aucun nom, nous laissons de modestes pensées avant de reprendre la route sous un ciel maussade. Le long des routes du bocage, dans les fossés, sur les talus, ce ne sont que chablis, branches brisées, écuissées : les arbres encore verts et bien feuillés n'ont pas résisté à la neige précoce, lourde et mouillée, qui a devancé l'été de la Saint-Martin.

mardi, 23 octobre 2018

Je me souviens..

Jean-Claude Brisville ouvre son recueil de souvenirs, Quartiers d'hiver (De Fallois, 2006) par quelques pages de "Je me souviens" à la manière de Perec. De crainte, peut-être, qu'on ne lui reproche de s'être approprié une formule dont l'auteur de La Vie mode d'emploi eût pu revendiquer la paternité, Brisville — qui évoque un peu plus loin les "trois peintres de Ripolin" — allègue en épigraphe, par antéoccupation, la propre dette de Perec :
"Je me souviens de Je me souviens (1946-1961) de Georges Perec, le titre, la forme et, dans une certaine mesure, l'esprit même de ces notes s'inspirant de I remember, de Joe Brainard."

dimanche, 21 octobre 2018

"L'Automne, turbulente et rousse..."

Je retrouve enfin cette automne féminine, qu'on imagine échappée, toute voiles et cheveux au vent, d'une toile de Mucha — cette "bacchante aux mains glacées", longtemps pourchassée dans les recoins d'une mémoire oublieuse. Je savais l'avoir rencontrée, il y a bien longtemps, chez Anna de Noailles, mais elle restait inexplicablement absente de tous les recueils dans lesquels je m'obstinais à la traquer.
La voici donc retrouvée dans les pages grises d'un vieux numéro de la Revue belge, daté d'octobre 1928, aux dernières lignes d'un article intitulé "Saâdi et le Jardin des Roses". Elle n'a rien perdu de son charme :

"J'écris ces lignes tandis que l'Automne, turbulente et rousse — bacchante aux mains glacées — détruit le feuillage et les fleurs dans le jardin de mon enfance. Au bord d'un lac azuré que le tiède septembre engourdit, un vent tumultueux entraîne, parmi les parfums du jardin, le bruit et l'odeur d'un train qui passe. Je vois se débattre sous la bise un saule éploré, pareil à un léger nuage enchaîné à la prairie. Dans une étroite vasque de pierre, le jet d'eau pleure et se désole, comme une naïade au col recourbé dont on a détourné les eaux courantes.
Une grande déroute inquiète le jardin. Le vent, chargé d'amers parfums, s'empresse comme un messager qui organise un secret départ. Les sombres grives circulent d'un vol lourd, et font entendre leurs cris anxieux. Le vent souffle. Il semble que ce soit, dans le cristal bleu de l'air le grand coup d'aile de l'été qui s'éloigne...
Hélas! le voilà qui nous abandonne! Le silence s'étend où fut la vie. Le dahlia, chargé de colliers de rosée, la framboise qu'englobe un des pleurs du matin, surmontent de leur frais sursaut la corruption du verger.
Le vent parcourt un épais sapin, robuste et voilé ; ses entrées, ses sorties font un ouragan mélodieux et grave, qui détache de l'arbre des fruits allongés, semblables à d'écailleuses bananes. Glissant sur les rais du pâlissant soleil, les insectes dorés établissent encore leurs alertes communications, et tissent autour du monde vaincu un vaste réseau d'humble amour.
Je vois un écureuil roux se couler entre les branches basses des cèdres, comme une torche onduleuse, faite de feu et de fourrure. La tristesse que donne un livre comme le Jardin-des-Roses, je la ressens plus fortement pendant ce brisement du temps, à cette époque de l'agonie de la Nature.
Certes, ils embaument à jamais l'imagination, les blancs œillets de Perse, fleurissant dans dès pots bleuâtres striés de noirs dessins, sur un petit balcon d'une maison d'Ispahan ! Mais c'est en vous que je trouve mon refuge et ma consolation, Automne active et farouche, qui ressemblez au milieu de la vie. Car, de tous ces saccages, de toutes ces brindilles que le vent casse, de toutes ces feuilles mortes, de ces fruits abattus — Ô fière Automne — vous semblez faire, sous le ciel émondé, un lyrique bûcher, sur lequel vous vous élancez — déçue, passionnée, orgueilleuse et brave — pour jeter jusqu'aux nues tout ce qui fait le prix de là vie..."

dimanche, 23 septembre 2018

Papiers journaux 3

Exception faite des "polars" — oubliés, pour la plupart, sitôt que refermés —, je ne lis plus guère de romans — et surtout pas les nouveautés de la "rentrée littéraire". En revanche, j'ai de plus en plus de plaisir à parcourir journaux, mémoires, réflexions et fragments — tous textes relevant de "l'écriture de soi", où l'on retrouve avec bonheur ce "style naturel" qui confère à notre lecture l'agrément d'un entretien familier, instaure une connivence avec l'auteur. Ses inadvertances, ses ridicules, ses bévues nous le rendent plus proche.
Dans L'Art presque perdu de ne rien faire de Dany Laferrière, lu il y a quelques mois ; dans le Journal extime de Michel Tournier, relu hier d'une traite ; dans Le Coq d'Esculape de Jean-Bernard Liger-Belair, que je lis en ce moment, il y a des bourdes qui nous agacent autant qu'elles nous rassurent. Ce sont celles que nous-mêmes commettons si souvent, par négligence, paresse ou étourderie : citations erronées, cacographies bénignes qui sont la rançon de l'écriture sans artifice. Le lapsus calami, d'ailleurs, est parfois si chargé de sens — levain d'exégèses fécondes — qu'on ne regrette pas qu'il ait échappé à la vigilance de l'auteur. Ainsi, chez Tournier : "Mon Daniel Defoe se récrit [sic] en prenant connaissance des 'robinsonnades' issues de son roman Robinson Crusoe (1719), à commencer par mon Vendredi. 'Non, non, je n'ai pas voulu cela !'"

jeudi, 19 avril 2018

The stuff that dreams are made of

J'ai déjà dit, ici — et à plusieurs reprises, je crois —, le peu de goût que j'avais pour les récits de rêves, qu'il s'agisse de ceux des autres ou des miens propres. Ceux-là ne m'intéressent pas, ceux-ci ressortissent à l'intime et — dans un cas comme dans l'autre — leur dévoilement a quelque chose d'obscène, de trouble et de troublant dans sa dimension chimérique, cet assemblage irrationnel d'images familières, de réminiscences floues, d'obsessions tapies aux limites de la conscience, de vieilles hantises jamais confessées.
Je ne comprends pas que le mot rêve se soit, dans l'usage commun, chargé à ce point de sèmes euphoriques — "voyage de rêve", "séjour de rêve" — et de connotations l'associant à l'inaccessible, à un idéal médiocre marqué au coin du kitsch, à une certaine idée du bonheur, frivole et passablement stupide.
Tous mes rêves — j'entends : nocturnes —, que j'ai du mal à me remémorer tant ils se dissipent vite au réveil, me laissent, faute d'images précises, une impression de malaise, quelque chose qui échappe aux mots, à l'exorcisme du langage ; quelque chose de poisseux, d'obscur ; quelque chose qui tient du remords et de l'effroi. Mes rêves sont pleins, comme les songeries éveillées de Du Perron, de "morts qui nagent et qui volent", grouillent de fantômes hostiles ; rêves sans couleurs et sans joie, où l'on erre, jusqu'au réveil salvateur, au long d'interminables couloirs pénombreux, dans des pièces glaciales et des cours boueuses, à la recherche d'on ne sait quoi, d'on ne sait quelle clef à jamais perdue, prémonition d'une terrifiante éternité...

mercredi, 11 avril 2018

Salamis de Milan, bégonias de Nasbinals, solderies bourbonnaises

Le regretté Pierre Autin-Grenier, lorsqu'il "s'interrogeait trop fort sur le sens de l’existence" et "n'avait nul salami de Milan à se mettre sous la dent", sautait dans son automobile et "fonçait comme un fou vers Nasbinals", où la vue des bégonias de madame Souchon lui redonnait le goût de vivre.
Pour ce qui me concerne, je ne trouve rien de particulièrement rassérénant à trancher du salami en "minuscules rondelles" tout un après-midi ; Nasbinals est au bout du monde — plus loin encore que Taphaleschas —, les bégonias ne sont pas encore en fleurs et madame Souchon, la charcutière, est morte, probablement, comme le pauvre Autin-Grenier.
Alors, lorsque le temps est maussade, cafardeux, mon remède à la mélancolie, c'est la visite des solderies, ces hangars bordéleux où l'on trouve mille objets de première inutilité, genre vistemboirs ou brimborions, pacotille, "articles de décoration" d'une hideur compliquée, produits d'hygiène, denrées alimentaires plus ou moins exotiques, vêtements pour nains ou géants — mais aussi, au hasard des arrivages, livres ou disques à prix dérisoires, bières ou vins méconnus qui réservent souvent d'agréables surprises.
Je reviens aujourd'hui avec un bel ouvrage consacré à Vallotton, un CD de Didier Squiban et quelques bouteilles de bières scandinaves — porter ("le porter, cette bière noire qui sent le jus de réglisse dépouillé de sucre") et pale-ale — tout à fait remarquables.
Arrivé à la maison, il se confirme que, comme je le pressentais, j'avais déjà le Vallotton...

jeudi, 08 mars 2018

Petite anthologie portative 85

Les vers de sable avancent-ils ?
On peut penser que le sable goulu
Les aspire, ou que le sable les traverse,
Quoique la volonté du ver semble être de traverser le sable.
Le ver des bords de la mer ne laisse derrière lui
Qu'une spirale de sable.
Être excrément, voilà qui tente...

Roland Dubillard ("Traîtrises — n°3" in La Boîte à outils, 1985)

samedi, 03 mars 2018

Encore des chats 5

P.Z. cite, sur sa page Facebook, un passage de Polochon — œuvrette oubliée de Gaston de Pawlowski — dans lequel il est question de chats qui "suivent attentivement du regard des choses inexistantes qui passent en l'air au-dessus de leurs têtes".
Ces choses, que nous disons inexistantes parce que, simplement nous ne les voyons pas — ou préférons ne pas les voir —, ces choses "qui passent en l'air" et font parfois sursauter les chats tirés de leur somnolence sont, j'en suis de plus en plus persuadé, les fantômes de ceux qui nous ont précédés dans nos vieilles demeures. Un bruit, le craquement léger d'une lame de parquet, un frôlement dans la pénombre d'un couloir, l'écho étouffé d'autres voix dans d'autres pièces signale leur présence discrète. Ce sont nos ombres errantes, les spectres familiers qui habitent nos rêves, les "âmes qui — disait Héraclite — flairent dans l'Hadès"...
Les chats sentent ces choses-là et ne s'en effraient point.