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vendredi, 11 novembre 2005

Un avis autorisé 6

Dans le Nouvel Observateur de cette semaine, entretien avec Christian Bourgois. Interrogé sur la littérature française actuelle, celui-ci déclare : "Je n’arrive pas à croire que Houellebecq soit aussi important que Céline ou Proust. Je le dis sans mépris." Avis à considérer, si l'on songe aux auteurs que Bourgois a découverts et fait connaître en France...

jeudi, 10 novembre 2005

L'anti-phébus 2

Chez Richard Millet, comme chez Quignard, l'importance du "sentiment de la langue", l'attachement au "classicisme", c'est-à-dire à "une langue forte et belle [pouvant] apaiser la peur de mourir, nous [restituer] à une innocence perdue".

"La haine du classicisme : l'éternel procès fait à la langue par ceux qui, ayant perdu la leur, n'ont de cesse qu'ils ne se soient avec elle perdus dans des vertiges et des flamboiements douteux." ("Notes sur le classicisme", in Le Sentiment de la langue, La Table Ronde, 1993, p. 193)

L'anti-phébus

L'eau parfaitement limpide de certaines fontaines paraît, quand on se penche au-dessus d'elles, noire et profonde. Ainsi de ce style quasi janséniste qui est la marque propre des auteurs difficiles — aux deux sens du terme : exigeants avec eux-mêmes et réclamant du lecteur un effort particulier. Je pense à Pascal Quignard. Cette très belle page, et très simple, par exemple, sur le silence :
"Quand la mémoire fait ressortir de l'abîme où le réel s'est effondré les souvenirs, ils ruissellent de silence.
Des morts reviennent des scènes d'autrefois qui sont nettoyées de tout bruit.
Immobiles au centre de ces scènes, comme dans les photographies, comme dans les peintures de l'Occident chrétien, ils regardent en silence ceux qui les voient.
Des vivants, la remémoration ne restitue que des instants où toute rumeur est arrachée.
Tous les moments de nos songes sont aussi silencieux que les instants où le désir écarte le tissu et découvre à notre attente et pour notre confusion ce qui est nu dans toute la pénombre que font les plis qui se rebroussent." (Sur le jadis, XCII, "Le silence", Folio, 2004, p. 303)

Le style Dantec

"Devant moi, la centrale brillait de ses feux froids. Création mélomèle aux organes hybrides, greffons sur greffons, démoniaque machine cérambyx rampant sur sa tourbe néritique, mensole d'un ciel inverti tombé sur la Terre depuis la Chute, cette mare amphigène où la Machine a trouvé sa niche écologique [...] Dans ma cervelle l'ektachrome réaliste-socialiste de l'ancienne usine Arrighi est désormais implanté en permanence, greffe nerveuse d'un cyborg komsomol au devenir inhumain, un devenir cristallisé dans l'ordre métaminéral de la machine." (Villa Vortex, Folio, p. 457, 476)
D'après H. Bénac (Dictionnaire des synonymes, Hachette, 1956), le phébus se caractérise par le recours à un "langage ampoulé pour exprimer de petites choses, si bien qu'on ne saisit plus celles-ci sous les termes sublimes dont on les cache".
Maurice G. Dantec peut revendiquer la paternité d'une nouvelle catégorie rhétorique : celle du cyber-phébus.

Paresse

Pas une ligne hier. Temps maussade, actualité — comme toujours — déprimante, commentaires des journalistes et des politiques oiseux...
"Le travail m'ennuie énormément, je suis plus paresseux qu'un vieux singe et triste comme un cercueil."
Paresse douloureuse, que Barthes, dans un article souvent cité, plaçait justement "sous l'invocation de Flaubert, qui l'appelait la marinade. Cela veut dire qu'on se jette un moment sur son lit et qu'on marine. On ne fait rien, les pensées tournent en rond, on est un peu déprimé..." (Le Monde, 16-17 septembre 1979)

 

mardi, 08 novembre 2005

"Un jour d'automne, l'ermite Yuen m'envoie trente bottes d'échalotes..."

"... une pleine corbeille d'échalotes, encore humides de rosée
est arrivée, sans même que j'écrive pour en demander !"

(Du Fu, Il y a un homme errant)

Ce n'est pas un panier d'échalotes que m'envoie mon ami P.G., mais un vénérable exemplaire des œuvres de Rabelais, dans l'édition de Paul Lacroix — le "bibliophile Jacob" — publiée chez Charpentier en 1850. La préface du "bibliophile", nourrie d'une érudition boulimique et peu scrupuleuse, compile allégrement anecdotes apocryphes et clés douteuses. On ne la mettra pas entre les mains des rabelaisants novices, qui risqueraient de tout prendre pour argent comptant, mais elle reste d'une lecture fort réjouissante pour les amateurs et les curieux.
Voilà un cadeau qui me réchauffe le cœur, mieux que les échalotes d'arrière-saison ne stimulaient l'estomac blasé du vieux poète...

Trous et portes 2

Les photographies de Proteor : corps et cadavres mutilés, plaies, cicatrices, orifices, phanères, immondices et gadoues, monceaux d'ordures... Étrange proximité avec certains textes de Ceronetti :
"Une femme est trouvée endormie, toute recroquevil­lée, un lundi matin, dans un dépôt d’ordures public. Elle a perdu la mémoire ; elle se rappelle seulement les déchets, avec lesquels elle a cohabité, familièrement, depuis le samedi soir, elle se souvient d’eux avec ten­dresse, les énumérant et les décrivant : une petite seringue en matière plastique très sympathique, deux ou trois tampons hygiéniques très imprégnés, des épluchures de pommes de terre aussi légères que des ballons rouges, les photos d’un enfant d’il y a cinquante ans, d’autres photos d’un homme de soixante ans environ, l’une d’un homme d’une trentaine d’années qui sourit, avec sa femme, devant la tour de Pise, des chaussettes grises percées, des aiguilles, un soutien-gorge, les mor­ceaux d’un verre, des mouches mortes, une paire de gants très fins et encore bons, des pâtes mal cuites, des os de poulet, un petit sac de vomissure, une glace à la framboise liquéfiée, un crachat grumeleux, un journal illustré, une quantité de coupures de journaux pornogra­phiques très osées, un tube de dentifrice contenant encore de la pâte, du coton et de la gaze avec du sang séché, une paire de ciseaux, une lime à ongles, un pantin mécanique dont le ressort est sorti du ventre, une feuille de papier lignée portant un devoir scolaire, des feuilles de salade assaisonnées avec trop de vinaigre, une bou­teille de vinaigre vide, quelques coquillages, une boîte d’allumettes vide, trente-sept mégots de cigarettes, une dent de lait, un crayon-feutre, une ampoule grillée, un dessin pas réussi, des restes de poisson, un clou tordu, un petit mot affectueux, un petit anneau en simili-or, un flacon de reconstituant plein, deux préservatifs qui ont servi et un propre, une éclaboussure de crème de lait, de nombreux boutons et petits morceaux d’étoffe de cou­leur, quatre trognons de pomme, un feuillet écrit à la machine, une carte d’identité, une petite cuillère, une pièce de cent lires. Elle se sent leur maman, elle est attristée parce qu’on les appelle des ordures : Je veux retourner avec eux, ma vie est là."
(Guido Ceronetti, Le Silence du corps, Poche, 1988)

Considérations inactuelles 4

Origine des citations :

"Considérations inactuelles" : Léon Daudet, Le Stupide XIXe siècle, chap. IV, "Affaissement progressif de la famille, des mœurs, des académies et des arts", in Souvenirs et polémiques, Bouquins, 1992, p. 1286.

"Considérations inactuelles 2" : Maxime Du Camp, Paris, ses organes, ses fonctions et sa vie jusqu'en 1870, chap. VII, "Les rêves et le péril", Rondeau, 1993, p. 740.

"Considérations inactuelles 3" : Victor Hugo, Choses vues — 1849-1869, Folio, 1972, p. 241.

Petite anthologie portative 12

Amore, gioventù, liete parole,
cosa splende su voi e vi dissecca ?
Resta un odore come merda secca
lungo le siepi cariche di sole.

Amour, jeunesse, mots joyeux,
quoi donc brille sur vous et vous dessèche ?
Reste une odeur comme de la merde sèche
le long des haies lourdes de soleil.

 

(Sandro Penna, Croce e delizia, trad. Bernard Simeone, in Une ardente solitude, Orphée/La Différence, 1989)

lundi, 07 novembre 2005

Considérations inactuelles 3

"Les terroristes disent [...] : vous produisez la nuit ? Eh bien nous produirons l'incendie, afin que le flambeau que nous ferons soit proportionné aux ténèbres que vous avez faites."