Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

lundi, 14 novembre 2005

La cognizione del dolore 5

Aujourd'hui, clinique.

Attentes interminables. Bavarderies oiseuses des "assis". Faire semblant de lire, de somnoler, de crainte d'être pris pour confident de répugnantes misères...
Ceronetti n'est peut-être pas la lecture qui convient le mieux pour ces moments où l'on éprouve jusqu'à la nausée la faiblesse de la chair. Je parcours néanmoins Le Silence du corps avec une sorte de jubilation morbide, fasciné par ce pessimisme cynique, cet humour désabusé, douloureux, qui alimente parfois la verve cinglante du moraliste :
"Un long mégot écrasé dans un lavabo de toilette est comme le film du portrait moral d’un homme. Le voici : vulgaire, impérieux, stupide, sans générosité, parfaite­ment égoïste dans le coït, plein d’argent escroqué ou raflé, indifférent aux malheurs des autres, destructeur d’animaux et de plantes, chasseur, lecteur de journaux sportifs, avide, lourd en toute chose, bruyant, vociférant, ignoblement pratique, mangeur de viandes rouges, grand saleur, buveur de café, habillé de vêtements coûteux, parfumé, respectueux de la puissance, adora­teur des voitures. Entré ici pour pisser, il a laissé sa photographie : le nom n’a pas d’importance."

dimanche, 13 novembre 2005

La Vierge au raisin

Excursion dominicale en Beaujolais. Avant le déjeuner (saucisson vigneron et fromages affinés au marc de raisin), notre hôte nous propose une promenade apéritive qui nous conduit au sommet de la Montagne de Brouilly. Vue magnifique sur les côtes roussies par l'automne, la vallée de la Saône et, très loin à l'horizon, le Mont-Blanc, que l'on devine dans la brume légère.
La chapelle de Brouilly, édifiée dans la seconde moitié du XIXe siècle, est dédiée à la Vierge au raisin, qui préserve les vignes de l'oïdium, en détourne "la gelée, la grêle et les fléaux de toutes sortes". On lit sur le linteau de l'entrée : "À Marie, protectrice du Beaujolais".
Les prières des vignerons ont été entendues : le beaujolais blanc et le côte de Brouilly qui accompagnent le repas sont fort honnêtes et ne manquent pas de caractère. Le beaujolais nouveau, qui coulera à flots la semaine prochaine, peut, en revanche, susciter quelques réticences de la part de "ceux qui ont le goût difficile"...

samedi, 12 novembre 2005

Civilisation essoufflée

La jeunesse des banlieues est énervée, au sens courant, familier du terme ; la classe politique, au sens classique — dépourvue de nerf, de force physique et morale.

"Malheur à toi, pays dont le roi est un enfant, et dont les princes mangent dès le matin."
Les enfants rois guenilleux sont dans la rue, les princes changés en bouffons séniles rotent dans leurs mangeoires, radotent dans leurs prétoires.

Paroles prémonitoires de Cioran :
"Tout n'est pas perdu : restent les barbares. D'où émergeront-ils? Il n'importe. Pour le moment, sachons que leur démarrage ne tardera pas, que, tout en se préparant à fêter notre ruine, ils méditent sur les moyens de nous redresser, de mettre un terme à nos ratiocinations et à nos phrases. À nous humilier, à nous piétiner, ils nous prêteront assez d'énergie pour nous aider à mourir ou à renaître." ("Sur une civilisation essoufflée", in La Tentation d'exister, 1956)

Charme des solderies

Ce matin, trois heures à tuer au chef-lieu : allons farfouiller à la solderie !
J'en repars avec quelques bouteilles — cahors, premières côtes de Blaye, pacherenc du Vic-Bilh — et deux ou trois livres, dont le second tome des Mécanismes dans la technique moderne, d'I. Artobolevski, deuxième partie : "Mécanismes à leviers — À l'usage des ingénieurs, constructeurs et inventeurs" (Moscou, Éditions Mir, 1976). Comment ai-je pu ignorer jusqu'à ce jour ces merveilles de la technique que sont le "mécanisme à leviers et engrenage de l'ellipsographe de Guerchgorine" ou le "mécanisme de Hain à leviers articulés et satellite avec chenille oscillante" ? "J'enrage que mon père et ma mère ne m'aient pas fait bien étudier dans toutes les sciences, quand j'étais jeune."
Pour quelques euros de plus, j'ajoute à mes emplettes un numéro désormais introuvable de la revue Labyrinthe et deux douzaines de crayons — "Best quality pencils"...
 
Je viens de goûter le côtes de Blaye : il devrait faire un excellent vinaigre.

Météo 8

Regenwetter ziehen trübe,
Und der Himmel scheint mir grau.
Ach ! der Sommer ist entschwunden,
Und der Winter naht sich rauh.

[...]

Alles trübe, alles traurig,
Wie dies Herz in meiner Brust.
Ach ! den Spätherbst meines Lebens
Fühl' ich, ohne Frühlingslust...

(Otto von Briesen, "Letzter Seufzer") 

 

vendredi, 11 novembre 2005

11 novembre

À la fin du XIXe siècle, Alphonse Allais notait avec morosité que ceux qui avaient connu Napoléon se faisaient de moins en moins nombreux. Ainsi de nos poilus, plus que centenaires, intransportables et, de surcroît, déjà tous décorés. Donc, sans grand intérêt. Fort peu de chose dans nos journaux sur les cérémonies commémoratives de l'armistice. À la radio, une journaliste, qui a dû lire les ouvrages de la professeure Marina Yaguello, fait le mot féminin. Mais peut-être est-ce par coquetterie archaïsante : armistice est également féminin, pour le dictionnaire de l'Académie, jusqu'en 1798.

On relève pourtant dans Le Figaro un intéressant article sur les fusillés pour l'exemple.

La Croix nous rappelle que c'est aujourd'hui la Saint-Martin. Autrefois, dans nos campagnes, l'expression "faire la Saint-Martin" signifiait déménager. C'était en effet la date à laquelle prenaient effet les baux ruraux.
"... je serai peut-être là-bas pour la St Martin..." écrivait, à la fin de la guerre, mon grand-père, gazé, en convalescence au Tréport. La carte montre la "vue sur le Musoir et la falaise". Au verso, le texte au crayon est à présent presque effacé...
Sicut nubes, quasi naves, velut umbræ...

Un avis autorisé 6

Dans le Nouvel Observateur de cette semaine, entretien avec Christian Bourgois. Interrogé sur la littérature française actuelle, celui-ci déclare : "Je n’arrive pas à croire que Houellebecq soit aussi important que Céline ou Proust. Je le dis sans mépris." Avis à considérer, si l'on songe aux auteurs que Bourgois a découverts et fait connaître en France...

jeudi, 10 novembre 2005

L'anti-phébus 2

Chez Richard Millet, comme chez Quignard, l'importance du "sentiment de la langue", l'attachement au "classicisme", c'est-à-dire à "une langue forte et belle [pouvant] apaiser la peur de mourir, nous [restituer] à une innocence perdue".

"La haine du classicisme : l'éternel procès fait à la langue par ceux qui, ayant perdu la leur, n'ont de cesse qu'ils ne se soient avec elle perdus dans des vertiges et des flamboiements douteux." ("Notes sur le classicisme", in Le Sentiment de la langue, La Table Ronde, 1993, p. 193)

L'anti-phébus

L'eau parfaitement limpide de certaines fontaines paraît, quand on se penche au-dessus d'elles, noire et profonde. Ainsi de ce style quasi janséniste qui est la marque propre des auteurs difficiles — aux deux sens du terme : exigeants avec eux-mêmes et réclamant du lecteur un effort particulier. Je pense à Pascal Quignard. Cette très belle page, et très simple, par exemple, sur le silence :
"Quand la mémoire fait ressortir de l'abîme où le réel s'est effondré les souvenirs, ils ruissellent de silence.
Des morts reviennent des scènes d'autrefois qui sont nettoyées de tout bruit.
Immobiles au centre de ces scènes, comme dans les photographies, comme dans les peintures de l'Occident chrétien, ils regardent en silence ceux qui les voient.
Des vivants, la remémoration ne restitue que des instants où toute rumeur est arrachée.
Tous les moments de nos songes sont aussi silencieux que les instants où le désir écarte le tissu et découvre à notre attente et pour notre confusion ce qui est nu dans toute la pénombre que font les plis qui se rebroussent." (Sur le jadis, XCII, "Le silence", Folio, 2004, p. 303)

Le style Dantec

"Devant moi, la centrale brillait de ses feux froids. Création mélomèle aux organes hybrides, greffons sur greffons, démoniaque machine cérambyx rampant sur sa tourbe néritique, mensole d'un ciel inverti tombé sur la Terre depuis la Chute, cette mare amphigène où la Machine a trouvé sa niche écologique [...] Dans ma cervelle l'ektachrome réaliste-socialiste de l'ancienne usine Arrighi est désormais implanté en permanence, greffe nerveuse d'un cyborg komsomol au devenir inhumain, un devenir cristallisé dans l'ordre métaminéral de la machine." (Villa Vortex, Folio, p. 457, 476)
D'après H. Bénac (Dictionnaire des synonymes, Hachette, 1956), le phébus se caractérise par le recours à un "langage ampoulé pour exprimer de petites choses, si bien qu'on ne saisit plus celles-ci sous les termes sublimes dont on les cache".
Maurice G. Dantec peut revendiquer la paternité d'une nouvelle catégorie rhétorique : celle du cyber-phébus.