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vendredi, 19 mai 2017

Lost in translation 3

Dans une conversation du "vice-préfet" Rocco Schiavone avec ses fantômes familiers, cette citation — guillemetée dans le texte — en forme d'énigme ou de clin d’œil :
"Et peut-être que les arbres qui attirent les tempêtes sont ceux que le vent penche sur les naufrages, perdus, perdus, sans arbres, sans arbres, ni îles fertiles. Mais, mon cœur, écoute le chant des marins !
[...] C'est beau. C'est de qui ?
— C'est un vieux livre à toi. Tu devrais le savoir."

(Antonio Manzini, Froid comme la mortLa Costola di Adamo, trad. Anaïs Bouteille-Bokobza, Folio policier, 2017)

Était-il bien heureux de retraduire erronément, à partir d'une translation italienne ambiguë, les derniers vers de "Brise marine" ? Cela autorise, certes, une surinterprétation : citation approximative, réminiscence d'un texte oublié — comme le nom de son auteur —, mais cette lecture ne procède évidemment pas de l'intentio auctoris. On pouvait, après tout, s'en tenir à l'original :
"Et, peut-être, les mâts, invitant les orages
Sont-ils de ceux qu'un vent penche sur les naufrages
Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots...
Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots !"

(Mallarmé, Poésies, Bruxelles, Edmond Deman, 1899)

vendredi, 12 mai 2017

Comme des lépismes entre les pages, les fantômes...

"Long before memory, in a past without form they began to appear in the darkness of the night. Then as memory began to screen them out, they slipped into language hiding between letters and jumping out between words."
"Bien avant la mémoire, dans un passé sans forme, ils se mirent à apparaître dans les ténèbres de la nuit.
Puis, quand la mémoire commença à les oblitérer, ils s'insinuèrent dans la langue, se cachant entre les lettres et surgissant d'entre les mots."
(Ken McMullen, Ghost Dance, 1983)

lundi, 17 avril 2017

Amour des listes et orgue 13

Usuels — table de travail.

Le Petit Robert 1972
Le Petit Robert 2013
Le Petit Larousse illustré 2004
Dictionnaire du français, Hachette, 1987
A. Bailly, Abrégé du dictionnaire grec-français, Hachette, s.d.
P. Poupart (dir.), Dictionnaire des religions, P.U.F., "Quadrige", 2007 (2 vol.)
J. Chevalier - A. Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, Robert Laffont, "Bouquins", 1982
Ph. Carles - A. Clergeat - J.-L. Comolli, Dictionnaire du jazz, Robert Laffont, "Bouquins", 1994
Larousse du XXe siècle, 1928
R. Grandsaignes d'Hauterive, Dictionnaire des racines des langues indo-européennes, Larousse, 1948
H. Bénac, Dictionnaire des synonymes, Hachette, 1956
F. Dübner, Lexique français-grec, Hachette, 1893
M. Grevisse, Le Bon Usage, Duculot/Hatier, 1964
Le Robert & Collins italien 2008
M. Arrivé - F. Gadet - M. Galmiche, La Grammaire d'aujourd'hui, Flammarion, 1986
The Concise Oxford Dictionary 1976
Le Dictionnaire des noms de famille, Garnier, "Le Littré", 2008
Aux origines du français, id.
Le Vocabulaire de la francophonie, id.
Le Dictionnaire du français oublié, id.
Le Dictionnaire du français des provinces, id.
A. Bailly, Dictionnaire grec-français, Hachette, 1950
S. Gumpper - F. Rausky (dir.), Dictionnaire de psychologie et de psychopathologie des religions, Bayard, 2013
J.-P. Delarge, Dictionnaire des arts plastiques modernes et contemporains, Gründ, 2001
D. Compère, Dictionnaire du roman populaire francophone, Nouveau Monde éd., 2007
L. Gervereau, Dictionnaire mondial des images, id., 2010
... et bien sûr :
B. Dupriez, Gradus, 10/18,1980.

Pour l'orgue : English organ music, vol. 2 (Elgar, Parry, Howells, Whitlock, Vaughan Williams, Sumsion) — Donald Hunt, Naxos, 1993.

dimanche, 09 avril 2017

Petit livre rouge 2

Pas si petit que ça, d'ailleurs, puisque ce Journal de Klee compte quelque 360 pages, dont la lecture se révèle assez vite fastidieuse. Il s'agit moins, apparemment de véritables "papiers journaux", livrés tels quels, dans leur spontanéité, de notes rédigées à chaud, que d'une réécriture appliquée dont l'intérêt est souvent problématique. La plus grande partie du volume — correspondant à ce qu'on peut considérer comme des "années d'apprentissage" — pâtit assez visiblement de l'immaturité de l'auteur, avec un côté "stendhalien", anecdotique, superficiel. Les considérations esthétiques sont floues et l'on cherche en vain cette "magnification du quotidien" qu'évoque une quatrième de couverture un peu bien flatteuse.
Peut-être ai-je lu cela dans de mauvaises dispositions ; peut-être ai-je été agacé par les jugements péremptoires et dépréciatifs portés sur des peintres que j'aime tout particulièrement — Bonnard, Vuillard, Vallotton — ou des musiciens comme Bruckner ou Mahler ? Est-ce la traduction de Pierre Klossowski ? Quoi qu'il en soit, je n'aurai pas le scrupule d'entreprendre une relecture qui pondérerait mon impression première, sommaire et injuste sans doute.
Seule, en fait, me touche l'épitaphe du peintre, citée en appendice :

ICI REPOSE LE PEINTRE
PAUL KLEE,
NÉ LE 18 DÉCEMBRE 1879,
MORT LE 29 JUIN 1940.

ICI-BAS JE NE SUIS GUÈRE SAISISSABLE
CAR J'HABITE AUSSI BIEN CHEZ LES MORTS
QUE CHEZ CEUX QUI NE SONT PAS NÉS ENCORE.
UN PEU PLUS PROCHE
DE LA CRÉATION QUE DE COUTUME,
BIEN LOIN D'EN ÊTRE JAMAIS ASSEZ PROCHE.

(Paul Klee, Journal — Traduit de l'allemand par Pierre Klossowski, Grasset, "Les Cahiers rouges", 2004)

La traduction de l'inscription funéraire — qui reprend les propres mots de Klee — est un peu différente dans le numéro hors série de Télérama, "Paul Klee magicien des signes" (avril 2016) : "En ce monde nul ne peut me saisir. Car je réside aussi bien chez les morts que chez ceux qui ne sont pas nés. Un peu plus près du cœur de la création qu'il n'est d'usage, et pourtant encore bien trop éloigné."

jeudi, 05 janvier 2017

Le grand style 28

Laconique oraison funèbre de Moréas dans le Journal de Jules Renard :
"C'était un poète qui trahit sa patrie, fit quelques beaux vers, et me traita d'imbécile." (31 mars 1910)
Jules Renard mourra le 22 mai de la même année.

lundi, 21 novembre 2016

Petites perambulations hexagonales 7

Ncl.jpgEscapade de trois jours dans les "Hauts-de-France".
Nous faisons route avec la pluie sous des ciels couleur de wassingue sale, où s'effilochent des théories de nuages plombés. Vols de corbeaux, de vanneaux qui tourbillonnent dans le vent mauvais.
Première halte à Villeneuve-au-Chemin. La chapelle Saint-Joseph, sommée de son énorme vierge verdâtre, veille sinistrement sur le village désert. Nous sommes tout près de Crésantignes, qui s'enorgueillit de son musée du Passé Simple — que nous ne visitâmes point.
L'après-midi, nous musardons sur les départementales étroites de la Thiérache. Églises fortifiées. Plomion, Jeantes — remarquables peintures murales de Charles Eyck —, Dagny-Lambercy, Morgny-en-Thiérache, Dohis, Parfondeval, Archon, Rozoy-sur-Serre, où nous passerons la nuit. Campagnes solitaires et sombres, maisons de brique rouge, colombages, pans de bois et torchis. Chiens à l'attache dans les fermes. À un détour de la route, deux biches déboulent d'un boqueteau et filent à travers une pâture...
Le lendemain, nous sommes à Laon et Lille, d'où nous repartirons au matin du troisième jour. Autoroute jusqu'à Troyes, puis chemin des écoliers. Arrêt à Tonnerre, où nous achetons des fromages de Chaource et de Soumaintrain, du pain d'épices à l'ancienne, une bouteille de vin blanc de Saint-Bris — le seul sauvignon qu'on trouve en Bourgogne. Retour par le Morvan — Saint-Père, Bazoches, Corbigny — et le Bourbonnais. France profonde...

mercredi, 19 octobre 2016

Unheimliche

Petites proses d'André Hardellet.
Le charme désuet, l'inquiétante familiarité des vignettes naïves d'un vieux tarot Grimaud.
"Les fenêtres laissent voir un ciel couvert. Son sac posé près de lui, un homme en blouse mange une gibelotte ; au comptoir, le tenancier discute à voix basse avec deux braconniers, deux brutes armées de triques. La servante les observe, immobile. Il y a quelque chose d'inerte, de figé dans cette auberge aux murs lie-de-vin et une indéfinissable complicité réunit ces personnages du hasard."("Campagnes" in Sommeils, Seghers, 1960)
Ce passage me rappelle la "taverne rouge" des premières pages de La Grande Beune :
"On descendait par trois marches à la salle commune ; elle était enduite de ce" badigeon sang de bœuf qu'on appelait naguère rouge antique ; ça sentait le salpêtre ; quelques buveurs assis parlaient haut entre des silences, de coups de fusil et de pêche à la ligne ; ils bougeaient dans un peu de lumière qui leur faisait des ombres sur les murs..." (Pierre Michon, La Grande Beune, Verdier, 1996)
Scènes banales et crépusculaires, qui suscitent chez le lecteur de trompeuses anamnèses...

jeudi, 13 octobre 2016

Livres 6

Matinée froide et pluvieuse.
J'écoute le huitième livre des Madrigali guerrieri et amorosi de Monteverdi (Concerto Italiano/Rinaldo Alessandrini) en feuilletant la correspondance Jacques Chessex/Gustave Roud (Correspondance 1953-1976, Gollion, éd. Infolio, 2011).
Dans un article consacré à Gustave Roud, donné en annexe du livre, Jacques Chessex rapporte ceci : " Un écrivain parisien fort influent, auquel on demandait quels étaient les poètes de langue française qu'il aimait le mieux, dans ce demi-siècle, répondit qu'il n'en chérissait qu'une douzaine — il y avait trois Vaudois parmi eux, Pierre-Louis Matthey, Edmond-Henri Crisinel et Gustave Roud. Le malheur, ajoutait-il, est qu'on les connaît peu en France (une cinquantaine de lecteurs au plus, tous des poètes ou des artistes) et que la Suisse, presque autant que la France, semble les ignorer." (Texte publié dans la Gazette de Lausanne, 21-22 juillet 1956)
Je possède les trois petits volumes rassemblant les Écrits de Gustave Roud (Lausanne, Bibliothèque des Arts, 1978), mais on connaît encore si peu, en effet — un autre demi-siècle plus tard —, Pierre-Louis Matthey et Edmond-Henri Crisinel qu'il est à peu près impossible de trouver leurs œuvres, sinon auprès de rares bouquinistes, et à des prix exorbitants.
Je vais peut-être, tout de même, me laisser tenter...

Occasion de relire quelques pages des belles proses, poétiques sans afféterie, de Gustave Roud.
"La première feuille ternie me guide vers un silence chargé de remords. Déjà ! Chaque jour le vent va donc perdre un peu de sa voix, feuille à feuille ! Un mois, deux mois encore, et il ne sera plus qu'un sifflement stérile à travers les branches nues ? Ah n'avoir pas fait silence tout l'été pour surprendre son chant infatigable et ce qu'il disait sans relâche, nuit et jour, d'un bout à l'autre du monde, bondissant du fond de l'horizon parmi les vergers et les forêts, pliant d’un seul coup les cimes et leur poids de feuilles fraîches ! Trop tard, trop tard. Le secret n'est pas dit, qui eût cédé peut-être à un peu plus d'humilité et d'abandon. Voici voleter à mes pieds une petite chose sans force, jaune comme un soleil de cinq heures, terrible : la première feuille morte." (Campagne perdue in Écrits, III)

mercredi, 12 octobre 2016

Le sens de la formule 14

"Et l'avenir n'apparaît pas couleur de bas nylon sur une jambe bien faite."
(André Hardellet, "Film", XXI, in La Cité Montgol, Seghers, 1952)

vendredi, 07 octobre 2016

Lépismes

Ma fascination pour les lépismes, ces autres "hôtes muets de nos bibliothèques", remonte sans doute à l'enfance, aux chambres closes, froides et pénombreuses, aux antiques livres de distribution de prix oubliés au fond d'un buffet à la Rimbaud, dans de vagues relents de cire et de chanci. Ils sont déjà là dans un texte retrouvé, qui doit bien avoir deux ou trois décennies, chronique d'automne grammaticale et mélancolique...

"L'époque est sombre, la saison incline à la mélancolie. L'automne s'achemine à pas lents vers les froidures prochaines, lavant aux flaques des chemins creux ses pieds souillés du sang violet des grappes.
Comme nous le confirme le dictionnaire, automne est aujourd'hui du masculin. C'est un chemineau arthritique au poil gris, qui sent le gros velours mouillé, le champignon, la rafle moisie ; il éternue dans un antique mouchoir à carreaux jaunes et ses poches trouées laissent échapper des châtaignes. Triste avatar d'une saison naguère androgyne et fatale au poète, toute de lasciveté languide, tour à tour éphèbe à l’œil humide et courtisane offerte en ses voiles brumeux, la chevelure épandue en vagues rousses, le front ruisselant de sequins...
Les temps sont durs pour les allégories ; leurs fantômes diaphanes se mussent entre les pages piquées de rousseurs des anthologies symbolistes. Nécropoles de papier fané où se déchiffrent des noms oubliés : Pierre Quillard, Francis Vielé-Griffin, Emmanuel Signoret... Quelquefois, quand on ouvre un vieux volume relégué au fond d'un placard, un lépisme en tombe, qui file s'abriter dans quelque rainure du parquet. Un lépisme, c'est ce qu'on appelle un petit poisson d'argent, un minuscule orthoptère farineux et timide... Peut-être l'âme frileuse d'un poète défunt, condamnée à hanter les chambres glaciales où dorment les vieux livres...
Octobre, novembre, mois lugubres et métaphysiques : le vent des nuits gifle les mélèzes sombres dans les parcs des manoirs à l'abandon. Le passant attardé, longeant les hauts murs couronnés de tessons, renoue son écharpe de laine et se hâte en frissonnant à travers les bourrasques. On devine, derrière des grilles rouillées, des jardins encombrés d'urnes brisées où flotte l'odeur mauve des chrysanthèmes... 
Saison crépusculaire, au charme vénéneux, fascination morbide pour les choses qui finissent, vertige de l'éphémère... Nous allons ressasser encore tous les lieux communs sur la précarité de la vie. L'automne incline à la philosophie, et nous aimons philosopher, c'est-à-dire parler pour ne rien dire, pourvu que ce soit en cassant des noix fraîches, autour d'un pot de vin nouveau."