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lundi, 21 novembre 2016

Petites perambulations hexagonales 7

Ncl.jpgEscapade de trois jours dans les "Hauts-de-France".
Nous faisons route avec la pluie sous des ciels couleur de wassingue sale, où s'effilochent des théories de nuages plombés. Vols de corbeaux, de vanneaux qui tourbillonnent dans le vent mauvais.
Première halte à Villeneuve-au-Chemin. La chapelle Saint-Joseph, sommée de son énorme vierge verdâtre, veille sinistrement sur le village désert. Nous sommes tout près de Crésantignes, qui s'enorgueillit de son musée du Passé Simple — que nous ne visitâmes point.
L'après-midi, nous musardons sur les départementales étroites de la Thiérache. Églises fortifiées. Plomion, Jeantes — remarquables peintures murales de Charles Eyck —, Dagny-Lambercy, Morgny-en-Thiérache, Dohis, Parfondeval, Archon, Rozoy-sur-Serre, où nous passerons la nuit. Campagnes solitaires et sombres, maisons de brique rouge, colombages, pans de bois et torchis. Chiens à l'attache dans les fermes. À un détour de la route, deux biches déboulent d'un boqueteau et filent à travers une pâture...
Le lendemain, nous sommes à Laon et Lille, d'où nous repartirons au matin du troisième jour. Autoroute jusqu'à Troyes, puis chemin des écoliers. Arrêt à Tonnerre, où nous achetons des fromages de Chaource et de Soumaintrain, du pain d'épices à l'ancienne, une bouteille de vin blanc de Saint-Bris — le seul sauvignon qu'on trouve en Bourgogne. Retour par le Morvan — Saint-Père, Bazoches, Corbigny — et le Bourbonnais. France profonde...

mercredi, 19 octobre 2016

Unheimliche

Petites proses d'André Hardellet.
Le charme désuet, l'inquiétante familiarité des vignettes naïves d'un vieux tarot Grimaud.
"Les fenêtres laissent voir un ciel couvert. Son sac posé près de lui, un homme en blouse mange une gibelotte ; au comptoir, le tenancier discute à voix basse avec deux braconniers, deux brutes armées de triques. La servante les observe, immobile. Il y a quelque chose d'inerte, de figé dans cette auberge aux murs lie-de-vin et une indéfinissable complicité réunit ces personnages du hasard."("Campagnes" in Sommeils, Seghers, 1960)
Ce passage me rappelle la "taverne rouge" des premières pages de La Grande Beune :
"On descendait par trois marches à la salle commune ; elle était enduite de ce" badigeon sang de bœuf qu'on appelait naguère rouge antique ; ça sentait le salpêtre ; quelques buveurs assis parlaient haut entre des silences, de coups de fusil et de pêche à la ligne ; ils bougeaient dans un peu de lumière qui leur faisait des ombres sur les murs..." (Pierre Michon, La Grande Beune, Verdier, 1996)
Scènes banales et crépusculaires, qui suscitent chez le lecteur de trompeuses anamnèses...

jeudi, 13 octobre 2016

Livres 6

Matinée froide et pluvieuse.
J'écoute le huitième livre des Madrigali guerrieri et amorosi de Monteverdi (Concerto Italiano/Rinaldo Alessandrini) en feuilletant la correspondance Jacques Chessex/Gustave Roud (Correspondance 1953-1976, Gollion, éd. Infolio, 2011).
Dans un article consacré à Gustave Roud, donné en annexe du livre, Jacques Chessex rapporte ceci : " Un écrivain parisien fort influent, auquel on demandait quels étaient les poètes de langue française qu'il aimait le mieux, dans ce demi-siècle, répondit qu'il n'en chérissait qu'une douzaine — il y avait trois Vaudois parmi eux, Pierre-Louis Matthey, Edmond-Henri Crisinel et Gustave Roud. Le malheur, ajoutait-il, est qu'on les connaît peu en France (une cinquantaine de lecteurs au plus, tous des poètes ou des artistes) et que la Suisse, presque autant que la France, semble les ignorer." (Texte publié dans la Gazette de Lausanne, 21-22 juillet 1956)
Je possède les trois petits volumes rassemblant les Écrits de Gustave Roud (Lausanne, Bibliothèque des Arts, 1978), mais on connaît encore si peu, en effet — un autre demi-siècle plus tard —, Pierre-Louis Matthey et Edmond-Henri Crisinel qu'il est à peu près impossible de trouver leurs œuvres, sinon auprès de rares bouquinistes, et à des prix exorbitants.
Je vais peut-être, tout de même, me laisser tenter...

Occasion de relire quelques pages des belles proses, poétiques sans afféterie, de Gustave Roud.
"La première feuille ternie me guide vers un silence chargé de remords. Déjà ! Chaque jour le vent va donc perdre un peu de sa voix, feuille à feuille ! Un mois, deux mois encore, et il ne sera plus qu'un sifflement stérile à travers les branches nues ? Ah n'avoir pas fait silence tout l'été pour surprendre son chant infatigable et ce qu'il disait sans relâche, nuit et jour, d'un bout à l'autre du monde, bondissant du fond de l'horizon parmi les vergers et les forêts, pliant d’un seul coup les cimes et leur poids de feuilles fraîches ! Trop tard, trop tard. Le secret n'est pas dit, qui eût cédé peut-être à un peu plus d'humilité et d'abandon. Voici voleter à mes pieds une petite chose sans force, jaune comme un soleil de cinq heures, terrible : la première feuille morte." (Campagne perdue in Écrits, III)

mercredi, 12 octobre 2016

Le sens de la formule 14

"Et l'avenir n'apparaît pas couleur de bas nylon sur une jambe bien faite."
(André Hardellet, "Film", XXI, in La Cité Montgol, Seghers, 1952)

vendredi, 07 octobre 2016

Lépismes

Ma fascination pour les lépismes, ces autres "hôtes muets de nos bibliothèques", remonte sans doute à l'enfance, aux chambres closes, froides et pénombreuses, aux antiques livres de distribution de prix oubliés au fond d'un buffet à la Rimbaud, dans de vagues relents de cire et de chanci. Ils sont déjà là dans un texte retrouvé, qui doit bien avoir deux ou trois décennies, chronique d'automne grammaticale et mélancolique...

"L'époque est sombre, la saison incline à la mélancolie. L'automne s'achemine à pas lents vers les froidures prochaines, lavant aux flaques des chemins creux ses pieds souillés du sang violet des grappes.
Comme nous le confirme le dictionnaire, automne est aujourd'hui du masculin. C'est un chemineau arthritique au poil gris, qui sent le gros velours mouillé, le champignon, la rafle moisie ; il éternue dans un antique mouchoir à carreaux jaunes et ses poches trouées laissent échapper des châtaignes. Triste avatar d'une saison naguère androgyne et fatale au poète, toute de lasciveté languide, tour à tour éphèbe à l’œil humide et courtisane offerte en ses voiles brumeux, la chevelure épandue en vagues rousses, le front ruisselant de sequins...
Les temps sont durs pour les allégories ; leurs fantômes diaphanes se mussent entre les pages piquées de rousseurs des anthologies symbolistes. Nécropoles de papier fané où se déchiffrent des noms oubliés : Pierre Quillard, Francis Vielé-Griffin, Emmanuel Signoret... Quelquefois, quand on ouvre un vieux volume relégué au fond d'un placard, un lépisme en tombe, qui file s'abriter dans quelque rainure du parquet. Un lépisme, c'est ce qu'on appelle un petit poisson d'argent, un minuscule orthoptère farineux et timide... Peut-être l'âme frileuse d'un poète défunt, condamnée à hanter les chambres glaciales où dorment les vieux livres...
Octobre, novembre, mois lugubres et métaphysiques : le vent des nuits gifle les mélèzes sombres dans les parcs des manoirs à l'abandon. Le passant attardé, longeant les hauts murs couronnés de tessons, renoue son écharpe de laine et se hâte en frissonnant à travers les bourrasques. On devine, derrière des grilles rouillées, des jardins encombrés d'urnes brisées où flotte l'odeur mauve des chrysanthèmes... 
Saison crépusculaire, au charme vénéneux, fascination morbide pour les choses qui finissent, vertige de l'éphémère... Nous allons ressasser encore tous les lieux communs sur la précarité de la vie. L'automne incline à la philosophie, et nous aimons philosopher, c'est-à-dire parler pour ne rien dire, pourvu que ce soit en cassant des noix fraîches, autour d'un pot de vin nouveau."

lundi, 26 septembre 2016

Crépuscule

S'il arrive, comme l'écrit Tournier, que "l'approche de l'absolu se signale par le rire", elle se manifeste aussi, parfois, par ce serrement de cœur, ce vertige presque douloureux qui vous saisit en des moments et des lieux où la beauté du décor vous étreint, vous conduit au bord des larmes. Où l'on touche à l'ineffable. Ce sentiment, cette sensation, cet indicible, il est là, tout proche et néanmoins insaisissable, dans les quelques vers, sublimes et si simples, de "L'infinito" de Léopardi ou la parole nue, le laconisme ébloui d'Ungaretti :

M'illumino
d'immenso

Certains crépuscules d'automne sont ainsi noyés d'une mélancolie telle que l'on "se sent sourdre et mourir sans cesse un désir de pleurer" devant ces ciels barbouillés d'encre et de cendre où s'attardent, avant la nuit, de vagues lueurs roses, des luisances d'or terni.
Décors de théâtre pour clowns métaphysiques, rideau qui retombe sur nos bouffonneries tragiques. Fin de partie : "Le dernier acte est sanglant, quelque belle que soit la comédie en tout le reste. On jette enfin de la terre sur la tête, et en voilà pour jamais."

samedi, 10 septembre 2016

Météo 39

"La journée s'annonce calme et bien ensoleillée, excepté sur le relief où des nuages bourgeonnent pour donner des averses localement orageuses."
(Météo France, 10 septembre 2016 — Bulletin actualisé à 5 heures)

À plus long terme :
"Le futur est bien obscur. Aussi ne puis-je l'envisager avec beaucoup d'optimisme."
(Eric J. Hobsbawn, Les Enjeux du XXIe siècle, Éditions Complexe, 2000)

dimanche, 04 septembre 2016

Le grand style 27

"La résignation des pauvres gens s'étend sous le ciel comme une bête blessée et regarde doucement les choses dont elle ne peut point jouir."
(Charles-Louis Philippe, La Mère et l'enfant, Éditions de la Nouvelle Revue Française, 1911, p. 72)

vendredi, 02 septembre 2016

"Je m'en suis venu visiter mon païs de vache et sçavoir si en vie estoyt parent mien aulcun..."

000000000000a.jpgLes fantômes de ceux qui les ont habitées finissent par quitter, un jour, les maisons vides, livrées à l'oubli et aux patients saccages du temps. Les maisons meurent aussi, se délabrent lentement, les ronces et les orties envahissent les jardins, les fruits, que personne ne cueille plus, pourrissent dans l'herbe.
Retrouver la maison d'enfance, désormais sans âme, est un crève-cœur. Le ciel est impitoyablement bleu, le soleil brûlant, le silence de la campagne fige toutes choses dans une éphémère éternité...
Nous désherbons, débroussaillons, fauchons les herbes folles. À midi, nous déjeunons frugalement à l'ombre du grand laurier. Bientôt, il faudra reprendre la route, revenir à la morosité du "bel aujourd'hui".
Nous rentrerons par ces petites routes du Bourbonnais qui nous sont chères, musardant du côté de Tronçais, saluant au passage d'autres fantômes — ceux de Charles-Louis Philippe et de Giraudoux... Les panneaux indicateurs évoquent les amours romanesques du Grand Meaulne ; les tours ruinées d'Hérisson nous parlent, comme les romans baroques, d'épopées guerrières cruelles et de tribulations sentimentales. On croit entendre le cliquetis des armes et des armures...
Ce n’est que le bruit des massettes et des burins des bénévoles qui s'activent parmi les décombres. Comme si l'on pouvait ressusciter le passé.

lundi, 29 août 2016

Lentilles vert émeraude 4

Ce matin, sur France Culture, quelques "phrases entendues dans le milieu de la mode et sur les défilés", lues par Catherine Deneuve — avant-goût d'un programme prochainement diffusé sur Arte, florilège, nous dit-on, de "tweets désopilants de Loïc Prigent".
J'entends : "C’est tellement moche, on dirait une fraise de l’an prochain."
Cette comparaison surréaliste — ou totalement idiote — me tracasse un moment et je l'oublie.
Je découvre ce soir, dans la rubrique télé du Figaro, qu'il fallait entendre fringue.
C'est, d'une certaine manière, rassurant. Mais je préférais tout de même la fraise...