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dimanche, 16 avril 2006

"Clou de girofle d'éternité..."

Fin de soirée pascale. J'écoute Albert Ayler (Heavenly Home) en feuilletant les Odes et fragments de Sapphô — traduction d'Yves Battistini. Cadeaux du jour.

Sapphô (pourquoi pas Sapho, tout simplement ?) :
"S'est refroidie l'ardeur des colombes,
leurs ailes ne battent plus."

Je crois que je préférais la version plus ancienne de Théodore Reinach :
"Les colombes sentent refroidir leur cœur
et laissent tomber leurs ailes."
Albert Ayler joue à présent Infinite Spirit. Tout aussi circonstanciel finalement — et beaucoup moins redondant — que l'Historia des Auferstehung Jesu Christi de Schütz, entendue ce matin. J'ai aussi à portée de main le tout neuf et volumineux Bestiaire du Christ, de Louis Charbonneau-Lassay (presque 1000 pages), dont je réserve la sanctifiante lecture à de plus banales journées.

"Mes trois plus jeunes tourteaux ont eu la citronnade"

Tout en faisant ma gymnastique matinale, j’écoute distraitement l’émission consacrée au jardinage, sur France-Inter. Le présentateur comparse d’Alain baraton, chargé de lire à l’antenne les questions des auditeurs, parle de pucerons laginères et de pivoines abrasives. Cet individu est-il dyslexique ou simplement idiot ?

L'obscène 7

Poètes de l’obscène, de la déchirure et du désir douloureux : Pierre Jean Jouve, Paul Valet, Jude stéfan. De ce dernier, Alme Diane, placé sous l’invocation de louise labé et maurice Scève, nous offre l’exemple étrange d’un pétrarquisme anachronique, ambigu, d’un lyrisme glacé hésitant entre sublime et sordide — au sens où l’on parle d’un ulcère sordide : qui fournit une suppuration sanieuse ou de mauvaise nature.

Quand "en mon absence qu’as-tu fait ?"
quêtent tes yeux revus mon corps alors
avoue. à tel ventre quand je me prostitue
charogne sur lui agitée après œillade
précise des rues — dans des draps dans
les ruelles ou les bouges — je t’évoque
ange indifférent et plus haineux encore
vit mon venin lancé moins oubliée tu
es trônant comme effigie sur un mur sans
charité. De te perdre moi qui hurlai
voici que de ma liberté je m’étonne
(par nos noms nous qui nous embrassions
dans les songes nous qui nous mêlâmes)
à moi-même tant je suis étranger ! L’effroi
jaloux je ne le connais plus ton image
plus ne me saute au cœur

 

(Alme Diane, XVIII, Le Temps qu'il fait, 1986)

 

 

samedi, 15 avril 2006

Phytonymes

En rentrant du Nord, cette semaine, petit détour par la Côte des Bar et le Tonnerrois.
Au-dessus d'Essoyes, cadoles en ruines et feux de sarments dans les vignes, entourées de sapinières. Sur les talus, on trouve la pulsatille de Haller, qu'on appelle aussi barbe-du-diable, poil-au-cul, herbe-au-vent, coquelourde ou coquerelle ; en lisière des bois pousse l'ellébore fétide, dite encore pied-de-griffon, rose-de-serpent, pain-de-couleuvre ou patte-d'ours.

lundi, 10 avril 2006

Bout du village

De l'autre côté de la route, en contrebas, dans le brouillard, un sapin fantomatique et dépenaillé, qui semble sorti d'une gravure d'Hercule Seghers. Sur le talus, au pied du banc public, une longue banderole de papier hygiénique rose, détrempée par la pluie froide. Personne aujourd'hui ne viendra s'asseoir sous les marronniers.

dimanche, 09 avril 2006

Votez dur, votez mou...

Élections en Italie. On votait aussi le dimanche 14 juin 1987. Ceronetti notait ce jour-là, dans ses Carnets : "Et ils vont encore voter, ces idiots... mais vous le regretterez : des urnes, il ne sort que crétins et démons." Démons ? c'est faire beaucoup d'honneur aux élus du peuple, à ceux qu'en France Villepin qualifie aimablement de "connards" (voir le Nouvel Observateur de cette semaine).

"Una cosa più triste..."

"On veut consommer !" C'est ce que proclamaient les étudiants qui ont investi, hier matin la galerie marchande d'un hypermarché de Toulouse. Ceux-là reprendront peut-être à leur compte, dans quelques années, la réflexion de Cesare Pavese : "Il y a une chose plus triste que rater ses idéaux : c'est les avoir réalisés."

samedi, 08 avril 2006

Polars 5

Intéressante exégèse d'un haïku classique, dans Miami blues, de Charles Willeford :

"... tous les mois paraissent encore des articles sur le haïku le plus célèbre de Basho. Je vais vous en donner une traduction littérale, plutôt qu'une transcription de dix-sept syllabes. Sur le tableau il écrivit :

Vieille mare
Grenouille plonge
Bruit d'eau.

 

— Le voilà, dit monsieur Turner en se grattant la barbe avec le bâton de craie. Vieille mare. Grenouille plonge. Bruit d'eau. Ce qui manque, bien sûr, c'est l'onomatopée du bruit de l'eau. Mais le sens est suffisamment clair. Quel est-il ?

[...] Un jeune homme qui portait un jean dont les jambes avaient été coupées, un débardeur d'un bleu passé et des chaussures de sport usées, sans chaussettes, leva la main droite cinq centimètres au-dessus de sa tablette :
— Eh bien, vous, alors, dit le professeur en le désignant avec sa craie.
— Ce que ça signifie, je crois, commença l'étudiant, c'est qu'il y a une vieille mare. La grenouille, qui veut aller dans l'eau, arrive et plonge. Quand elle saute dans l'eau, ça fait un bruit , comme plouf !"

(Charles Willeford, Miami blues, trad. Danièle et Pierre Bondil, Rivages/Noir, 1991)

À première vue, et vraisemblablement du point de vue de l'intentio auctoris, il s'agit là d'une paraphrase indigente et bouffonne, dénotant la pesante stupidité de l'étudiant. À bien considérer les choses, c'est la seule exégèse possible d'un texte qui atteint à l'absolu par la redondance, au sublime par le trivial, à la plénitude du sens par le presque rien.

Politique 5

Je n’ai pour le monde politique ni curiosité ni sympathie. Verbigérations, grenouillages mesquins, trahisons et palinodies constituent semble-t-il l’essentiel de l’activité des "imbéciles et des filous" accrochés à leur siège ou à leur maroquin. Quelle promptitude au reniement dès que le vent menace de tourner ! dans ce contexte de pleutrerie et d’incompétence générales, l’entêtement d’un Villepin, lâché par ses alliés de la veille, accablé par les clabaudeurs de tout poil, finit par ressembler à du courage et mérite une certaine considération.

vendredi, 07 avril 2006

Graffiti 2

Ceronetti, Queneau : même attention portée aux inscriptions, enseignes, affiches, graffiti... On a cependant le sentiment que l’un s’amuse et l’autre pas. Dans Courir les rues, l’anecdotique, le cocasse, la précarité des signes bancals et balbutiants suscite de dérisoires épiphanies — "Lentilles vert émeraude" ou "Vaugelas bouquiniste". Dans les carnets de Ceronetti, l’épitaphe, la plaque commémorative alimente une méditation tranquille sur la précarité de l’être et des choses — Et in Arcadia ego... Placards et publicités omniprésents clament absurdement la trivialité et la sottise des temps :

"Je rentre à l’hôtel au milieu de giclées de gaz au plomb, ébloui par les phares. Qui peut arrêter l’abrutissement humain ?
LE CHRIST EST LA VOIE DE LA VÉRITÉ ET DE LA VIE.
AMUSE-TOI ET GAGNE UNE PANDA." (La Patience du brûlé, Albin Michel, 1995, p. 85)
J'aimais beaucoup, bel exemple de poésie brute, ce graffiti qui s'étalait naguère en caractères rouges sur un mur de la rue Bardoux, à Clermont-Ferrand :
"MARIE (03) VOUS EMMERDE TOUS"
Je crains qu'il n'ait été effacé. "Omnia rodit edax, vel sint adamantina, tempus."