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jeudi, 05 novembre 2009

Hôpital et cendre

M. est le parangon de "l'heureux retraité" — expression qui tient pour moi de l'oxymore. Excellent bricoleur et voisin dévoué, il se fâcherait si l'on ne faisait appel à lui lorsque l'on a quelque problème domestique touchant à l'eau, à l'électricité ou au chauffage. Comme il m'a rendu service et m'a apporté quelques beaux légumes de son jardin, je lui offre, sachant qu'il aime le whisky, une bouteille de "Caol Ila". Quelque temps plus tard, il m'avoue sans vergogne qu'il lui trouve "un goût de médicament". La prochaine fois — s'il y a une prochaine fois —, pensé-je, il aura droit à un Jeannot Marcheur étiquette rouge.
Dans Le Sauveur, de Jo Nesbø, un personnage un peu moins sympathique que mon retraité — et qui manie plus volontiers le Llam MiniMax 9mm que la clef de 12 — boit un whisky des Orcades qui a "le goût d'hôpital et de cendre". Il me semble que c'est Léon Daudet qui parlait d'un "goût de cheminée de paquebot" — ou quelque chose de ce genre. Pierre Desproges, pour sa part, définissait un peu plus sommairement le whisky comme "le cognac du con"... Question de culture.

 

"Au lendemain de la Toussaincts..."

Toussaint : visites aux vivants et aux morts, kilomètres moroses dans le brouillard et sous la pluie. Le Nord ressemble au Nord, la Lorraine enrhumée s'emmitoufle dans sa houppelande de forêts roussies. Longtemps après avoir quitté, entre Morvan et Charolais, le petit cimetière où elle repose, je repense au sourire de ma mère, rapportant gaiement le mot de cette petite camarade d'école qui avait déclaré dans une rédaction ne pas aimer les cimetières, "parce qu'on y avait froid aux pieds"... Elle apprendrait sans doute plus tard qu'on pouvait aussi y avoir froid au cœur.

dimanche, 25 octobre 2009

Contre les dégoûts de la vie

Si Bartleby et compagnie d'Enrique Vila-Matas n'est pas de ces "livres qui nous apprennent à danser" — il y a un peu trop de mélancolie là-dedans —, ce n'en est pas moins un petit livre comme on aimerait en avoir plus souvent, ironique et intelligent, suite de "notes de bas de page destinées à commenter un texte invisible" — ce qui, soit dit en passant, pourrait être une assez bonne définition de nos blogs. Étonnante galerie d'auteurs ratés, stériles, suicidés de la littérature ou ayant délibérément pris le parti du silence... Cela se lit en peu de temps, et c'est excellent.
J'aime ce passage où le narrateur rapporte ce propos de Julien Gracq : "La nuit tombant, l'heure approchant de prendre congé de Gracq, celui-ci nous a parlé de la télévision. Il nous a dit qu'il lui arrivait de l'allumer et qu'il n'en revenait pas de voir les présentateurs des émissions littéraires se comporter comme des marchands de tissu avec leurs échantillons." C'est un peu moins brutal que ce que disait Raymond Cousse de Bernard Pivot, mais c'est le même constat atterré de la vulgarité et du mercantilisme qui achève de gangrener ce qui nous tient lieu de culture...

Sport et santé

Les supporters de l'O.M. et du P.S.G. s'affrontent à Marseille depuis le début de l'après-midi. Au moins ne souillent-ils pas de graffiti "haineux et anarchistes" les édifices religieux. Vive le sport !

dimanche, 18 octobre 2009

Omnia sunt...

Selon Le Figaro, les manifestants qui ont, la semaine dernière, "saccagé le centre-ville de Poitiers à l'issue d'une manifestation anti-carcérale" non contents de briser "une vingtaine de vitrines, des abribus, des cabines téléphoniques", sont allés jusqu’à taguer "des messages haineux et anarchistes sur des monuments religieux comme le baptistère Saint-Jean, l'un des plus anciens monuments chrétiens de France". L’information se retrouve à peu près dans les mêmes termes dans la plupart des journaux nationaux et régionaux, lesquels omettent toutefois de préciser que le graffiti "haineux et anarchiste" reprend les termes d’un adage latin invoqué dans l’un des textes essentiels du concile Vatican II : "Valet in illo casu antiquum principium : in extrema necessitate omnia sunt communia, id est communicanda". (Gaudium et Spes, § 69, note 149)

samedi, 17 octobre 2009

Petite anthologie portative 55

D'une ombre au vieux Ki, distillateur abstème :

Garde-
toi
vain.

(Max de Carvalho, in Éloge des poètes par la vin, Sens, Obsidiane, 1998)

jeudi, 15 octobre 2009

Reliures chagrin

La bibliothèque, toujours. En m’efforçant, une fois de plus, d’évacuer un trop-plein de livres d’une armoire vers une autre, moins encombrée, je retrouve — hasard objectif ? La Galère espagnole (Pin-Balma, Sables, 1998), élégante méditation sur la prolifération et le destin des livres que son auteur, Dominique Autié, m’avait offerte peu de temps avant de disparaître. Style superbe. La rhétorique, ici, n’a rien qui pèse ou qui pose. Elle habille la confidence intime, elle est la forme la plus aristocratique de la pudeur, une autre sorte de politesse du désespoir : "Acheter des livres dont il sait que le temps lui fera défaut pour les lire exhaustivement, c’est, dit le maître de bibliothèque, réduire la mort à un moindre mal." Quelques volumes plus tard, je tombe sur l’un des "cinquante exemplaires strictement hors commerce sur offset bleu" (Éditions du Fourneau, 1988) du Slow Food de Gérard Bialestowski, disparu lui aussi. Nos bibliothèques sont pleines de fantômes.

samedi, 10 octobre 2009

Rldasedlrad les dlcmhypbgf

Apprenant par le journal qu'il allait publier une nouvelle intitulée "Rldasedlrad les dlcmhypbgf", Valery Larbaud voyait dans ce mastic une manifestation de "la colère de la machine contrainte par l'homme à imprimer des mots, des idées, qui ne sont pas les siennes" ("Rldasedlrad les dlcmhypbgf", in Jaune bleu blanc, 1927). Lorsque je lis aujourd'hui, dans L'Œil de vieux de Tiziano Scarpa (Christian Bourgois, 2000), le titre grec de l'Histoire véritable de Lucien retranscrit en Alhqvu dihghmatwu (pour, on suppose, Άληθών Διηγημάτων), j'y vois d'abord l'incompétence et le je-m'en-foutisme de l'homme incapable de maîtriser les fonctions les plus élémentaires de la machine, i.e. du traitement de texte. Mais, au-delà de l'irritation qu'on peut éprouver devant ce genre de cacographie, on est atterré de constater que les meilleurs éditeurs semblent désormais tenir la fonction de correcteur pour aussi obsolète que la linotype.

lundi, 05 octobre 2009

Petite anthologie portative 54

VIES PARALLÈLES

sans douleur moi aussi je compte les étoiles
comme le crabe
compte les globules blancs du noyé

(Mircea Dinescu, trad. Dumitru Tsepeneag, in Quinze poètes roumains, Belin, "L'extrême contemporain", 1990)

Diem perdidi 4

J'aurai passé une bonne partie de mon lundi à chercher — en pure perte — l'exemplaire de l'Espace littéraire que je croyais avoir rangé sur un rayon accessible de ma bibliothèque. J'ai retrouvé, en revanche, un certain nombre d'ouvrages oubliés — la plupart obscurs, inutiles et, pour certains, jamais lus, comme ce Triomphe de la Mort de Gabriele d'Annunzio ou un Traité de l'examen des crachats, de Fernand Bezançon et S.I. de Jong (Masson et Cie, 1912), agrémenté de planches hors-texte sous papier cristal. Voilà à quoi conduit l'accumulation compulsive et vaguement fétichiste de livres en tout genre. Ainsi Aristote ou Boris de Rachewiltz se retrouvent-ils, au fond d'un placard, en compagnie de Lin Yutang ou Guido Morselli. Et, quoi qu'ait pu en écrire, justement, Blanchot, les livres qu'on ne lit pas existent, et prennent de la place. Ils sont la mauvaise conscience du bibliomane.
À propos du culte — ou de la haine — des livres, des thèmes connexes de la "bibliothèque de Babel" et de la "bibliothèque en feu", on ne saurait trop recommander la lecture du substantiel essai de Lucien X. Polastron,
Livres en feu. Histoire de la destruction sans fin des bibliothèques (Folio/Essais). Une somme érudite, avec l'intelligence et le grain de sel qui font trop souvent défaut aux ouvrages savants. Blanchot, toujours : "La gravité n'exclut pas la légèreté." Je ne peux, hélas ! vérifier l'exactitude de la citation...