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mardi, 20 septembre 2005

Cynégétique 3

"La carnassière, le chasseur le sait, a deux séparations, l'une en cuir, l'autre en filet, celle en cuir est destinée à mettre dans les petites poches qui y sont pratiquées le port d'arme, la permission de chasse, les capsules et les lièvres, mais les lièvres seulement, pas d'autre gibier.
Si la carnassière du chasseur déborde, qu'il attache tout le menu gibier, cailles, cailleteaux, perdreaux, faisandeaux à l'extérieur avec des ficelles passées dans les mailles ; qu'il réserve le filet pour les perdrix, les faisans et les gros oiseaux qui ne craignent pas d'être froissés les uns par les autres ; s'il fait très chaud, qu'il ne mette jamais le lièvre dans le compartiment de cuir sans l'avoir fait pisser."

(Alexandre Dumas, Mon dictionnaire de cuisine, 1872)

Cynégétique 2

Le saviez-vous ? "Quand le lièvre est pris par les chiens il fait entendre un cri assez fort, semblable à la voix chevrotante d'un homme qui crierait : Coinc ! coinc !
Quand les chiens ont trouvé la voie il faut les laisser rapprocher, en criant : Bellement là ! bellement ! Et quand les voies bien mêlées et l'ardeur plus vive des chiens font connaître que le gîte n'est pas loin, il faut assurer les chiens, les rassembler, les appeler par leur nom, et dès que le lièvre est lancé, animer les chiens en criant : Coulez les petits ! coule, coule, coule ! Le lièvre craint plus les chiens que les chasseurs, et déboule de plus loin devant eux. Quand on le tire au déboulé, il faut le laisser un peu filer et le viser sur la nuque entre les oreilles ; si on le tire en cul, il est rare de le peloter au premier coup."
(Almanach-manuel du Journal des villes et des campagnes ou Annuaire encyclopédique religieux, agricole, commercial, industriel, anecdotique, prophétique, littéraire, etc., etc. pour l'an de grâce 1842)

"... dans le temps retrouvé, terme et seuil sont une même chose."

Jacques Lacarrière nous a quittés, samedi dernier, à petit bruit.

Nous aimions l'écrivain, nous aurions aimé connaître l'homme, l'érudit chaleureux et modeste, attentif aux êtres et aux choses, truculent et malicieux, spectateur indulgent et ironique de nos modernités futiles.
C'est toujours un bonheur de relire Chemin faisant. Au hasard :
"... tandis que je descends à travers le village d'Alise-Sainte-Reine, par ce matin maussade et que je bavarde avec deux ouvriers occupés à réparer une conduite d'eau, le présent se charge vite de m'arracher aux envoûtements du passé. Juste en face, sur le mur, j'avise deux affiches collées côte à côte par le hasard poète. Je lis sur l'une : ALISE-SAINTE-REINE. Dimanche 5 septembre. Messe solennelle, pèlerinage et représentation de la Passion de Sainte-Reine, martyre d'Alésia au Théâtre des Roches. Et sur l'autre : SEMUR-EN-AUXOIS. Dimanche 29 août. Sexy-boom avec élection de miss Mini-short.
La France n'est pas toujours le pays des coteaux ni des contrastes modérés. Réflexion faite, dimanche, j'irai à Semur-en-Auxois."
Il faudrait tout citer : ces pages sur le village de Sacy et le souvenir de Rétif, le Chablis ou les majorettes, la vivante diversité d'une France qu'on ne disait pas encore "d'en bas"...

dimanche, 18 septembre 2005

Un avis autorisé 4

Charles Dantzig cherchait depuis bien longtemps à se faire un nom dans les milieux littéraires en s'accrochant comme une tique nécrophile à des cadavres plus ou moins illustres, dont celui de Vialatte. Sa persévérance est enfin récompensée : son Dictionnaire égoïste de la littérature française suscite l'engouement d'une critique décidément prompte à s'enthousiasmer pour les plus misérables impostures. Dans le même numéro du Nouvel Observateur (n° 2132, du 15 au 21 septembre), on consacre deux articles à ce triste gugusse, histrion en gros sabots promu "encyclopédiste aux semelles de vent" par un Jérôme Garcin probablement atteint de sénilité.
Il est facile de jouer l'originalité en méprisant pêle-mêle Montaigne, Ronsard, Claudel ou Aragon — et en portant au pinacle Mérimée, Léautaud ou Jean de La Ville de Mirmont. Cela ne suffit pas à masquer l'indigence du goût et de la pensée.
Deux exemples de la profondeur et de l'acuité d'analyse de ce fin littérateur :
"Barrès n'est pas un mauvais écrivain, mais il le devient lorsqu'il rajoute partout des virgules."
"Je n'aime pas, chez Cioran, la forfanterie dans l'amertume. Mais Cioran n'a jamais été un faiseur pompeux, ni un King-Kong de son propre génie. Voilà pourquoi je ne lui consacre pas de notice." (Loc. cit. supra, p. 104)
J'avoue ne pas saisir toute la finesse logique de cette dernière citation. Quant au propos sur Barrès, cela relève de la brève de comptoir...

samedi, 17 septembre 2005

L'obscène 2

Debussy : sa musique "nous ramène à un état d'innocence, de pureté et de limpidité absolues." (Louis Laloy, cité par J.-G. Prod'Homme, Revue de Paris, 1er juin 1918)
Il vit dans l'impécuniosité et meurt d'un cancer du rectum. 

Le grand style 4

"Il m'a sucé, branlé et fait jouir : or c'était faire l'amour avec l'immensité du paysage, aussi bien, avec la transparence bleutée de l'air, avec le mois d'août déjà sur son déclin, sinon avec L'Infinito."

(Renaud Camus, Vaisseaux brûlés)

L'obscène

"L'obscénité amoureuse est extrême : rien ne peut la recueillir, lui donner la valeur forte d'une transgression ; la solitude du sujet est timide, privée de tout décor : aucun Bataille ne donnera une écriture à cet obscène-là."

(R. Barthes, Fragments d'un discours amoureux, 1977)

Exemple d'obscénité amoureuse : le "dernier poème" de Desnos.
Mais l'obscénité, en ce cas, tient moins à la nudité de l'aveu qu'à la souillure du regard de l'autre — du lecteur —, au caractère apocryphe du texte, à l'imminence de la mort qui entache de dérision la parole intime.

vendredi, 16 septembre 2005

Photographies

Ils sont voués à jamais à l'errance des ombres, ceux que plus personne ne reconnaît sur les anciennes photographies, et leur regard est un éternel reproche : "Brûlez ces clichés jaunis. Laissez-nous enfin aux ténèbres et aux cendres de l'oubli."
"Stabant orantes primi transmittere cursum
Tendebantque manus ripae ulterioris amore."
(Virgile, Énéide, VI, 313-314)

jeudi, 15 septembre 2005

Petite anthologie portative 5

En Daulphiné Ceres faisoit encor moisson,
Estant a Millery Bacchus en sa boisson :
Parquoy je puis juger, voyantz les vins si vertz,
Que Venus sera froide encor ces deux hyverz.

(Pernette du Guillet, Rymes, 1545)

De l'horrible danger de l'écriture

Le mentir-vrai romanesque est finalement beaucoup plus dangereux que l'imposture politique éventée. Celle-ci vous vaudra une boule de neige, un œuf, le mépris... tout cela ne saurait affecter les charlatans dépourvus de fierté qui prétendent aux suffrages de la populace. L'écrivain est autrement exposé à la vindicte publique. Récemment, Pierre Jourde, pour avoir indisposé les naturels de son village natal, peu flattés de s'être reconnus dans Pays perdu (L'Esprit des péninsules, 2003), a échappé de peu à un lynchage en règle. Luc Baptiste avait eu, lui aussi, quelques ennuis avec certains villageois bourbonnais lors de la publication de son roman Le village et enfin (Éditions Bleu autour, 1997)... Allez donc expliquer à ces gens-là que c'est de la littérature, que — Valéry l'a bien dit — les personnages sont des "vivants sans entrailles", que toute ressemblance, etc., etc. Il n'est pire sourd qu'un rustre à qui on ne la fait pas. Et, derrière le prétexte, l'affront, l'insulte faite à la communauté rurale, toujours cette haine sourde et rancie de l'intellectuel aux mains trop propres.
On pense à la scène pénible que rapporte Perros dans ses Papiers collés, les pêcheurs bretons avinés et hargneux : "Tenez, regardez mes mains, on dirait qu'elles sont sales, hein... C'est des mains de travailleur, ça, pas de fainéant... Vous prenez un verre ? Vous prenez un verre ou vous n'êtes pas français... T'as vu ses mains, il doit rien foutre, çui-là..." (Papiers collés I, 1960)