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mercredi, 02 juillet 2014

Que lirons-nous par ces desers ? 4

Pourquoi pas Philippe Muray, dont les vitupérations et les détestations sont toujours, hélas ! d'actualité — et même de circonstance —, à l'heure où il n'est bruit que de la Coupe du Monde de football ?
Il faudrait citer ici, intégralement, "Les olympiades de la terreur", texte publié il y a plus de vingt ans dans le magazine Label France et repris dans Rejet de greffe (Exorcismes spirituels I, Les Belles Lettres, 2010) :
"Ce qu'il y a quand même de fascinant, dans tout cela, ce qu'il y a d'attirant presque, ce sont les mille facettes de la bêtise éternelle que le sport incarne : la stupidité du muscle intensif, le crétinisme de la force, la niaiserie de l'exercice méthodique, l'optimisme absurde du dépassement de soi et de la répétition de ce dépassement, la sottise de la performance comme argument. Et j'oubliais l'insanité suprême, le rêve sportif absolu de la grande fraternité des peuples ; laquelle d'ailleurs, sur le terrain, se traduit automatiquement par son contraire radical (c'est, Dieu merci, le destin de toutes les bonnes intentions), c'est-à-dire le chauvinisme le plus sordide. Cela m'a toujours réjoui, moi, d'apprendre la défaite de la France à telle ou telle répugnante compétition internationale, à cause de la tête catastrophée de la plupart de mes concitoyens."
Il serait, bien entendu, fort imprudent de reprendre ce dernier aveu au bistrot du coin, alors que le bon peuple commente le dernier match en buvant tournée sur tournée... Autre forme du "sportisme abrutisseur" que dénonçait déjà Sébastien Faure en d'autres temps.

vendredi, 13 juin 2014

"Le grand mirouër de Minerve"

"Le Soleil ny la Mort ne se peuvent regarder fixement", note La Rochefoucauld (Réflexions ou sentences et maximes morales, Paris, Barbin, 1666 — XXVI, p. 10-11).
"Qui est le duc de La Rochefoucauld ? Le plus grand écrivain français", écrit Pascal Quignard (Les Désarçonnés, Folio, 2014 — chap. XXXVII, "Comploter", p. 115).
La vingt-sixième maxime de La Rochfoucauld n'est pas étrangère à ce jugement superlatif. Littéralement obsédé — "tourmenté assidûment" (Littré) — par la mort, l'auteur de Dernier royaume, sait qu'on ne peut la regarder qu'à travers un miroir, "la teste tournée en arrière", comme le fait Persée de la Gorgone, reflétée dans "le grand mirouër de Minerve qui luy servoit de rondache" (Conti, Mythologie, trad. Jean de Montlyard, Paris, P. Chevalier et S. Thiboust, 1627 — chap. XII, "De Méduse", p. 761). Le miroir de Quignard, c'est le Jadis, le néant d'avant, qui nous renvoie l'image prémonitoire du néant d'après — "prémonitoire", si curieusement glosé, dans le T.L.F., par cet oxymore très borgésien : "Emprunté au latin praemonitorius : qui rappelle quelque chose à l'avance."

lundi, 02 juin 2014

Petites perambulations hexagonales 4

Week-end au Thor. Ciel pur. Le vent d'ici — plus furibond que fripon — emporte les nuages, pas les amis, que l'on retrouve avec bonheur.
La Sorgue, large et claire, coule à deux pas de la maison. Les grandes roues tournent dans l'ombre des saules énormes, comme aux jours anciens de l'industrie garancière.
Souvenir de René Char, qui vécut en ces parages :

LE THOR

Dans le sentier aux herbes engourdies où nous nous étonnions, enfants, que la nuit se risquât à passer, les guêpes n'allaient plus aux ronces et les oiseaux aux branches. L'air ouvrait aux hôtes de la matinée sa turbulente immensité. Ce n'étaient que filaments d'ailes, tentation de crier, voltige entre lumière et transparence. Le Thor s’exaltait sur la lyre de ses pierres. Le mont Ventoux, miroir des aigles était en vue...

Nous rentrerons, comme toujours, par les petites routes du Vivarais et de l'Ardèche, ayant fait provision de vin d'Alba-la-Romaine et de fromages de Coucouron.

vendredi, 30 mai 2014

Les livres qui nous apprennent à danser 6

... et leurs auteurs qui quittent le bal.
Jean-Claude Pirotte, la semaine passée, est parti voir si "le p'tit bleu" était meilleur "servi au sein des vignes du Seigneur".
Il y a un mois ou deux, c'était Pierre Autin-Grenier qui faisait valoir ses droits à l'éternité. Lui qui la disait inutile, ça va lui paraître long. Surtout vers la fin.

jeudi, 29 mai 2014

"Et au jour de l'ascension, monter ès cieulx sanz respiter"

"Et Dominus quidem postquam locutus est eis adsumptus est in cælum et sedit a dextris Dei."
(Marc, 16:18-20)

"C'est le Christ qui monte au ciel mieux que les aviateurs
Il détient le record du monde pour la hauteur"
(Apollinaire, "Zone", Alcools, 1913)

samedi, 24 mai 2014

Cyclothymia

"What bothers you all the time ?
Nothing other than an oblong black hole, one that waits for all of us."
(James Lee Burke, op. cit. supra, p. 408)

"There are occasions in this world when you're allowed to step inside a sonnet, when clocks stop, and you don't worry about time's winged chariot and hands that beckon to you from the shadows."
(Ibid., p. 410)

vendredi, 23 mai 2014

Petites perambulations hexagonales 3

Mardi — Sologne et Beauce sous la pluie. Traversée d'Orléans éprouvante. Théories de poids lourds sur les départementales d'Eure-et-Loir, gerbes d'eau, ciel bas... On roule. Quoi d'autre ?
Le Tréport. Le vent et la grisaille, comme à Ault ou Mers-les-Bains, ajoutent au charme nostalgique du lieu. Je songe à des cartes postales anciennes, une photo glacée, en noir et blanc, souvenirs très chers d'êtres aimés qui furent ici, un jour, peu après une guerre ou juste avant une autre...
Hôtel de Calais. Vue sur le port, "oiseaux clabaudeurs" ; rares touristes se hâtant sur le quai à l'heure du crépuscule. Restaurant "Le Homard Bleu". Carrelet rôti au four et quincy, pain perdu aux pommes caramélisées, petit calvados offert par la maison. Quelques dîneurs discrets, conversant à petit bruit.

Mercredi — Lille. Plaisir de feuilleter, au "Furet du Nord", les nouveautés, de céder comme toujours à la tentation, de découvrir un auteur qu'on se sent impardonnable d'avoir pu jusqu'alors ignorer. Ce sera, cette fois, Marcel Cohen, dont me séduisent d'emblée les proses minuscules. Art de l'ellipse, du presque rien, du laconisme ironique :
"Un poète va de librairie en librairie et, tirant son dernier livre des rayons, en même temps qu'il ouvre son stylo, profite de la distraction des vendeurs pour remanier un vers qu'il juge défectueux. Retrouvant le flot des passants, il est saisi d'un imperceptible vertige : — Si le monde n'est pas dans les mots, comment peut-il être plus léger débarrassé d'une scorie ?" (Le Grand paon-de-nuit, suivi de Murs, suivi de Métro, Gallimard, 2014)
Wazemmes. Deux clochards éventrent, en plein après-midi, les sacs poubelles entassés sur les trottoirs du boulevard, en quête de quelque butin dérisoire. Un couple de jeunes chats se livre — semble-t-il — à des jeux amoureux au débouché d'une courée. Tard dans la nuit, "ça gueule encore dans la rue noire".

Jeudi — Retour vers nos pénates par le Cambrésis, la Brie champenoise, la Bourgogne. Visite de la cathédrale de Sens. Mausolée des frères Davy du Perron. Jacques, cardinal et archevêque de Sens après avoir été huguenot, théologien redoutable, érudit et poète raffiné, familier d'Henri IV, ne craignait point — si l'on en croit ses biographes — de péter bruyamment en jouant aux échecs avec le roi. (voir Burigny, Vie du cardinal Du Perron, archevêque de Sens et Grand Aumônier de France, 1768). On peut évidemment préférer la musique de ses vers maniéristes :

Dame dont les beautés me possèdent si fort,
Qu’étant absent de vous je n’aime que la mort,
Les eaux en votre absence, et les bois me consolent.

Je vois dedans les eaux, j’entends dedans les bois,
L’image de mon teint, et celle de ma voix,
Toutes peintes de morts qui nagent, et qui volent.

Dernière halte en Puisaye. Saint-Fargeau, Saint-Amand, Saint-Vérain. Pays de Colette et terre de potiers. Nous achetons deux ou trois bols et tasses au "Petit Montparnasse", à Saint-Amand. Le maître des lieux aime à causer. Il nous entretient des caprices de la météo, de la malfaisance des renards ou de la singularité des mœurs morvandelles. Placide et rougeaud, il modèle, tout en parlant, de petits sujets, une bouteille de sauvignon à portée de main.
L'argile d'ici doit être "salée comme tous les diables"...

mercredi, 14 mai 2014

Lost in translation 2

"That's how this kind operate. They call up Fart, Barf, and Itch or somebody in the attorney general's office or another bunch of bureaucratic asswipes just like them. They never hit you head-on." (James Lee Burke, Swan Peak, Phoenix, 2008, p. 78)
Ce qui donne en français : "C'est comme ça qu'agissent les gens comme lui. Ils appellent Péteur, Dégueuleur et Gratteur, ou quelqu'un d'autre au bureau du procureur général ou dans une autre équipe de trous-du-cul de bureaucrates du même tonneau. Ils ne vous affrontent jamais en face." (Trad. Christophe Mercier, Rivages/Noir, 2014, p. 100)
Que devient le F.B.I. dans l'affaire ? Il n'aurait peut-être pas été inutile que le traducteur recourût ici à ce qu'Umberto Eco considère comme "l'ultima ratio : la note en bas de page", quitte à "ratifier son échec". (Dire presque la même chose, Le Livre de Poche, 2010, p. 118) Autre solution, le "remaniement radical", "exemple flagrant de licence interprétative", également commenté par Eco (ibid., p. 378 sqq.) : opter pour une solution permettant de conserver, dans la langue cible, la double lecture : monosyllabes triviaux démarquant sans équivoque l'épellation du sigle abominé. Une gageure !
On s'est donc contenté de s'en remettre — une fois encore ! — à la jugeote du lecteur, supposant qu'un amateur de polars doit connaître suffisamment d'anglais pour que l'allusion ne lui échappe pas, ce qui est quelque peu désinvolte. Il ne l'est pas moins, lorsque l'on se résout à l'ultima ratio, de ne pas aller jusqu'au bout de l'élucidation. Expliciter en note une allusion en la rapportant à une citation littéraire dont on ne mentionne pas l'auteur — "Hell hath no fury like a woman scorned" —, ce n'est pas très sérieux. Le lecteur se débrouillera avec Internet — ou il supposera que c'est de Shakespeare. Ce qui, finalement, n'enlèvera rien à son plaisir, car les romans de James Lee Burke sont toujours excellents.

mardi, 13 mai 2014

Briefve déclaration

"SCYBALE, estront endurcy.
SPYRATHE, crotte de chèvre ou de brebis."

— Autrement dit : fèces de bouc ?

Solderies, bouquins, hasards objectifs 3

"Quand le matin qui vient ne nous dit rien, voilà une journée dont nous sommes d'avance l'orphelin."
Réflexion en accord avec la maussaderie du ciel et l'humeur du jour, sur laquelle je tombe en feuilletant un volume des Carnets d'André Blanchard, acheté hier avec une brouettée d'autres bouquins "déstockés" — le mot, parlant de livres comme on parlerait de boîtes de conserves, de beaujolais tournant au vinaigre ou de cochonneries surgelées, a quelque chose de dépréciatif. Est-ce pour cela que la faune dominante des solderies — mâles hirsutes en survêtement et dondons à poussette — considère ces pauvres volumes avec un si ostensible dédain, les rejette dans leurs bacs comme des objets malpropres ou parfaitement inutiles ? À chaque nouvel arrivage, il faut se hâter de sauver ce qui peut — ce qui doit — l'être, avant que tout ne soit corné, souillé, dépenaillé... Les "beaux livres" d'abord, qui supportent mal d'être ainsi bousculés : photographies d'Elliott Erwitt (Silvana Editoriale) ; photos de presse réunies par Marie-Monique Robin et David Charrasse (La Martinière) ; textes, peintures — et photos encore — de Jean-Pierre Pincemin, Gérard Titus-Carmel, Vincent Bioulès et Jean Le Gac (Seuil/Éditions Pérégrines). Les proses brochées ensuite : en vrac, tout un lot du Serpent à Plumes — nombreux inconnus, parmi lesquels m'arrête un certain Christophe Till Geissler qui, sous le titre de Lamelles, a rassemblé quelques aimables fantaisies mycologiques. Voici, au hasard, une "pézize veinée" ou "oreille de singe" (Disciotis venosa), traitée à la manière de Ponge : "Assez grande, charnue, d'un joli brun clair, elle joue à se déguiser en une large oreille dont le pavillon grand ouvert sans crainte vers le ciel, révèle un fond parcouru de veines en relief, que l'on s'attendrait presque à voir battre doucement." Dans le même registre naturiste, Marcher. Éloge des chemins et de la lenteur, de David Le Breton (Métailié), promenades littéraires où l'on croise au gré des pages, bon nombre d'écrivains gyrovagues et d'"étonnants voyageurs", Xia Xiaque, Rousseau, Stevenson, Robert Walser, Werner Herzog, Lacarrière, bien sûr — et tant d'autres. Pour les essais, je m'en tiens au pavé d'Anthony Burgess, Au sujet de James Joyce. Une introduction pour le lecteur ordinaire (Le Serpent à Plumes). Aussi épais qu'Ulysse. Le lirai-je in extenso ? J'ai quelques doutes, mais à ce prix...
Bouclons la boucle avec Blanchard, que, décidément j'aime beaucoup et que je ne pouvais abandonner ainsi, entre bermudas et escarpins made in China : "Avoir la littérature dans la peau a son synonyme : la vie vaut plus le coup d'être lue que vécue." (À la demande générale. Carnets 2009-2011, Le Dilettante, 2013)