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mardi, 28 avril 2015

Les livres pairs du docteur Hamvas

Il suffit qu'un livre un peu épais traite de boustifaille et de galipettes pour qu'on le qualifie aussitôt de "rabelaisien" — ce qui est, dans la plupart des cas, un excès d'honneur doublé d'une ânerie.
J'ai lu hier — je l'avais abandonné un moment, après l'avoir feuilleté rapidement — Un livre de prières pour les athées. Philosophie du vin de Béla Hamvas (Anatolia/Le Rocher, 2005), acheté, comme tant d'autres, au hasard, dans quelque solderie. Et voici : je découvre, chose plus rare qu'on ne pourrait le penser, un essai ironique et profond, véritablement rabelaisien, un éloge du vin dans lequel le plaisir du savoir boire est indissociable de l'élévation spirituelle. De la glossolalie des "bienyvres" au mot de la Bouteille, de l'épigraphe ("À la fin de tout, il n'en restera que deux : Dieu et le vin") à la clausule ("Buvez, vous dis-je, et le vin se chargera du reste"), c'est à chaque page Rabelais que l'on retrouve, sa jubilation et sa profondeur.

En appendice, l'auteur nous livre sa liste des "œuvres littéraires les plus importantes — dans l'ordre chronologique". Ses livres pairs, en somme. Quelques-uns figurent déjà parmi ceux du docteur Faustroll. Dont, naturellement, Rabelais.

Les Upanishads
Les Œuvres complètes de Tchouang-tseu
Les poèmes de Li Po et de Tou Fou
L'Ancien Testament
Homère : l'Iliade et l'Odyssée
Les poèmes d'Anacréon et de Sapho
Les Œuvres complètes de Platon
Les Œuvres complètes de Lucien
Les Œuvres complètes d'Horace
Les œuvres d'Épicure
Le Nouveau Testament
Les œuvres d'Origène
Les sermons et traités de Maître Eckhart
Les contes de Mille et Une Nuits
Les contes de Nasreddin Hodja
Till Eulenspiegel
La Vie de Lazarillo de Tormes
Rabelais : Gargantua et Pantagruel
Les Essais de Montaigne
Les Caractères de La Bruyère
Lawrence Sterne : Tristram Shandy
Les Œuvres complètes de Hölderlin
Les fragments de Novalis
Les poèmes de Dante Gabriel Rossetti
Franz Rosenzweig : L'Étoile de la rédemption
Les œuvres et journaux d'André Gide
D.H. Lawrence : L'Amant de lady Chatterley et les nouvelles
James Joyce : Finnegans Wake
John Cowper Powys : In Defence of Sensuality.

mardi, 21 avril 2015

Lectures, relectures... 2

Livres qui ne quittent jamais la table de travail — terme peu adapté, j'en conviens aux marinades moroses et procrastinations reconduites à quoi se réduit mon activité intellectuelle —, livres dont on ne s'éloigne guère, qu'on aurait pu, voulu écrire... J'en ai parlé déjà, ailleurs.
Journaux de Raymond Queneau (Gallimard, 1996) — notules, gribouillages, anecdotes :

"Kojève. Les 4 questions du psychanalyste :
a) que voudriez-vous qu'un chien fasse dans un jardin que vous ne voudriez pas faire ;
b - qu'est-ce que la vache a au nombre de 4 et la femme au nombre de 2 ;
c) qu'est-ce qui dépasse du pyjama d'un monsieur et à quoi on peut accrocher son chapeau ;
d) qu'est-ce qu'un homme fait debout, une femme assise et un chien sur trois pattes ?

Réponse : a) un trou ; b) des jambes ; c) la tête ; d) dire bonjour.
Une jeune fille à qui l'on raconte l'histoire : Moi, j'ai trouvé la tête."
(Journal 1949-1965. Année 1952, n. 817)

Érudition et curiosité infatigable de Queneau. On apprend par exemple ce qu'est le Tiêt ha — et que "Le "Hareng Saur" de Cros est un Vî tam thanh. (ibid., 1954 - 1131)
Ceci, encore : "Je n'ai pas noté dans la Biologie [...] qui a dit (un grand biologiste) : La poule est le moyen grâce auquel un œuf devient une autre œuf." (ibid., 1163)

Dans son Histoire de la littérature française, Kléber Haedens ne consacre que quelques lignes à Queneau, mais note avec beaucoup de finesse : "Raymond Queneau fait éclater sa fantaisie qui brûle comme le sel brûle sur les plaies, car c'est la fantaisie d'un briseur de rêves."
Mais, à bien y regarder, tout dépend de quels rêves on parle...

vendredi, 10 avril 2015

Choses vues 11

Monsieur Panado herborise.
Chauve, costume noir, l'obèse léger avance à pas précautionneux sur le talus, l'œil rivé au sol.
De l'autre côté de la route, devant le funérarium, un groupe figé l'observe, silencieux.

mardi, 07 avril 2015

Petite anthologie portative 84

Mais que convient-il
aux morts et
aux vivants
d'entendre, puisque
j'ai fait emplette de l'ombre
d'un ancien luth
à la marchande généreuse
qui vend surtout
ce genre d'ombre ?

À Walter Höllerer

Doch was geziemt
den Toten und
Lebendigen
zu hören, nachdem
ich einer alten Laute
Schatten kaufte
von einer milden
Hökerin, vornehmlich
Hädlerin
mit derlei Schatten ?

(Ernst Meister, "Études", IV, Les Yeux les barques, 1960)

jeudi, 02 avril 2015

Votez dur, votez mou... 2

Dimanche — journée d'un scrutateur : long après-midi d'ennui, défilé d'éclopés, d'idiots, de pochards, de cacochymes et d'égrotants. Ils ne sortent plus de l'isoloir — que peuvent-ils bien fabriquer là-dedans ? ils s'empêtrent dans le rideau, cherchent leurs lunettes, laissent tomber leur canne, ont perdu leur carte d'électeur, signent en tremblotant, se plaignant de ne rien voir... Quelle importance : ils ont voté, et puis après ?
Mais, plutôt qu'à Ferré, c'est, comme toujours, à Jules Renard que je pense, à sa pitié cruelle : "Oui, le peuple ! Mais il ne faudrait jamais voir sa gueule."
Il ne faudrait pas davantage voir la gueule déconfite et haineuse, à l'heure du dépouillement, des "zélotes qui savent ce que bien voter veut dire" — l'expression est de Glucksmann — et qui voient arriver la défaite de "leurs" candidats. Comme si cela allait changer leur destin, leurs "petites vies punctiformes"... Tout ce cirque est assez misérable.
Alors, que faire ? Copier, peut-être, comme Bouvard et Pécuchet, les âneries des autres, ce qui n'est qu'une façon d'assumer humainement notre propre bêtise, plutôt que de prétendre l'exorciser. Nous ne sommes pas Charlie : nous sommes les "deux bonshommes" de Flaubert. Le proclamer, le revendiquer est, tout compte fait, moins généreux mais certainement plus honnête que de prétendre nous identifier à des martyrs taillés sur mesure.
Copier — ou lire, ce qui revient à peu près au même : dans un cas, on s'approprie les sottises que l'on n'a pas dites, dans l'autre les histoires que l'on n'a pas su écrire. Narcisse, il serait un peu prétentieux de l'invoquer — de le "convoquer", comme on dit à présent — ici. Acceptons de n'être que le singe du savetier Blondeau.
Lisons donc — et pas seulement des histoires. Par exemple :
André Glucksmann, La République, la pantoufle et les petits lapins, Desclée de Brouwer, 2011 ;
Ernst Meister, Les Yeux les barques suivi de Au-delà de l'au-delà, André Silvaire/Éditions du Rocher, 2005 ;
Heimito von Doderer, Histoires brèves et ultra-brèves, Le Rocher, "Motifs", 2008.

lundi, 16 mars 2015

Chute de livres, effondrement des cultures

Bibliothèque.
Un livre, parfois, tombe d'un rayonnage.
Faut-il interpréter cela, en fonction du titre, comme un signe oraculaire ?
Ce matin, c'était "Les Cigognes d'Aquilée", de Bence Szabolcsi — sous-titre : "De l'effondrement des cultures".
Nous parlions justement d'une possible suppression de l'enseignement des langues anciennes au collège...

(Note Facebook, paresseusement recopiée)

lundi, 09 mars 2015

Petites perambulations hexagonales 6

000card.jpgCourte excursion, ce week-end, dans les Causses et en Aubrac. Peu de monde, en cette saison, sur les routes étroites et tortueuses qui sinuent dans les gorges, au-dessus des précipices.
Temps printanier avant l'heure. Premier papillon de l'année — un citron, Gonepteryx rhamni — aperçu près du château de La Caze — nous en verrons un autre, le lendemain, à Marvejols. Papillons de l'enfance, si semblables, immobiles, à des feuilles pâles que nous saisissions entre deux doigts... À Sainte-Enimie, surplombant une ruelle en pente, tout un parterre de violettes embaume. Nombreuses haltes, sur notre parcours, pour profiter de paysages magnifiques, auxquels le vide de la saison restitue un peu de leur sauvagerie originelle.
Nous nuitons à Meyrueis dans un méchant hôtel. Dîner toutefois acceptable, avec une bonne tarte cévenole, noix et chocolat, et un sympathique petit vin des côtes de Millau.
Au retour, brève halte à Mende et Marvejols, villes grises, figées dans la léthargie dominicale ou, la rumination de leur légende — guenille de bronze verdâtre acagnardée sur son rocher, la Bête du Gévaudan, gueule bée, feule muettement son sempiternel ennui...
Après quelques lieues à travers les vastes pâtures de l'Aubrac, roussies par l'hiver, semées d'amas pierreux, coupées de mouillères et de neiges oubliées, dernière étape à Nasbinals : pèlerinage littéraire en mémoire de Pierre Autin-Grenier, qui célébra naguère les bégonias de Mme Souchon, dans une belle nouvelle où il est également question d'écureuils et de Thomas Bernhard. Les choses sont toujours plus belles dans les livres et dans nos rêves. Les noms qui ont nourri ces rêves ne sont que des noms, des toponymes pas même imaginaires — comme ceux des romans de Vialatte. Nasbinals se résume à un code postal. La devanture de la maison Souchon a été refaite au mauvais goût du jour : au-dessus de la vitrine, le mot "Charcuterie" s'épelle en lettres de plastique, énormes, d'un rose cru, évoquant le sorbet plutôt que les cochonnailles...
Reverra-t-on, aux beaux jours, les bégonias au balcon de la boutique ? Peut-être sont-ils à jamais fanés, desséchés ou flétris. "Stat rosa pristina nomine, nomina nuda tenemus..."

vendredi, 06 mars 2015

Petite anthologie portative 83

FFF

Butterfly
fly over batter
fly faster
than the chatter
of those that are sure they truly matter

Butterfly
you don't fly
you flutter
you flow on a breeze
far safer
than my thoughts
that are fastened to the faucet of
of more fear
than laughter

Butterfly
wind dancer
face your maker
every flap you flap
lasts forever

lasts forever

(Dan Fante, Kissed by a fat waitress, Sun Dog Press, 2008)

Colours 8

Ma façade se lézarde, la peinture des volets s'écaille, la mousse envahit les parterres, le portail se rouille...
Mes voisins, eux, repeignent régulièrement huisseries, persiennes, palissades : violet épiscopal, "shit-brown", vert coiffeur, vinasse vomie : le goût des autres — ou les horreurs de la démocratie.

dimanche, 22 février 2015

Notes de lecture 4

Terminé, entre la sieste et le thé, Le GluauThe Lime Twig — de John Hawkes (Le Serpent à plumes, 1998)
Étrange récit, à la fois poétique et trivial, confinant à une sorte d'onirisme morbide qui peut faire penser à Gombrowicz ou à Luc Dietrich. J'ai déjà évoqué ces livres qui nous laissent un indéfinissable sentiment de malaise, soit que le sens de l'intrigue — ou de ce qui en tient lieu — nous échappe en partie, soit que l'auteur, par la seule vertu de l'écriture, suscite une fascination mêlée de dégoût dont a du mal à se défaire.
Il faut saluer ici la qualité de la traduction, signée Aanda Golem, qui restitue de façon troublante la violence poisseuse de cette pseudo-enquête policière — dans un registre différent, on songe à Maurice-Edgar Coindreau traduisant Capote ou William Goyen.
Pénombre et brouillard, suie, rouille, poussière, remugles divers, hardes et gravats, personnages fantoches, mannequins odieux ou pathétiques, tout cela n'est pas bien gai :
"... il regarda Sybilline et distingua dans ses yeux les yeux d'un animal qui a vu une lanterne se balancer sur une colline dans le noir [...] Dans ses bras, elle était comme les femmes auxquelles il songeait en sortant des lieux d'aisance."