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mardi, 13 janvier 2015

Solderie 7

Hier et aujourd'hui, visite aux solderies. Outre les cochonneries habituelles, les fripes et la boustifaille, quantité de livres — nouvel arrivage, sans doute, puisque bien rangés dans les bacs, pas encore souillés ni écornés. Il est significatif de constater que ces ouvrages, quel que soit leur intérêt, sont proposés à des des prix la plupart du temps dérisoires, bien inférieurs à ceux de la plupart des autres denrées qu'on trouve là, pêle-mêle.
Je me retrouve donc avec une quarantaine de nouveaux volumes qui viendront grossir les empilements existants. Quatre, au moins, à parcourir en priorité :

Alfred Döblin, Voyage et Destin (Anatolia/Éditions du Rocher, 2002)
Béla Hamvas, Un livre de prières pour les athées — Philosophie du vin (Id., 2005)
Ezra Pound, Sur les pas des troubadours en pays d'oc (Id.)
Carl Von Linné, La Vengeance divine — Nemesis divina (Michel de Maule, 1994)

À la première page de Béla Hamvas :
"J'ai décidé d'écrire un livre de prières pour les athées. En ces temps de détresse, je me suis pris de compassion pour ceux qui souffrent et j'ai voulu ainsi leur venir en aide.
J'ai conscience de tout ce que ma tâche a d'ardu. Je sais qu'il ne m'est même pas loisible de prononcer le mot "Dieu". Il me faudra parler de lui en lui donnant toutes sortes d'autres noms, par exemple baiser, ivresse, ou jambon cuit. J'ai choisi le nom de vin comme étant le plus important de tous..."
Voilà qui me semble prometteur.


lundi, 12 janvier 2015

Béotisme 4

Vous parcourez Le Lecteur, de Pascal Quignard, et vous tombez sur ceci :
"Ce désespoir.
Les livres n’avaient pas été dangereux. Ils lui parussent ou bien lâches : frivoles. Ou bien lascifs : forsenés. Frivoles car ils eussent dissipé tout à fait et la tête et la langue ; eussent affadi le goût, énervé le pouvoir de sentir ; eussent affaibli la vie s'ils en étaient la multiplication simulée, la duperie ou la falsification. Lascifs car le corps du lecteur eût vécu de cette erreur de vie ; ils eussent conduit ce corps à participer et s'user en vérité (en sang, en sueur, en liquide d'amour, en larmes) de leur erreur.
Ils eussent tout corrompu et eussent été aimés pour ce défaut." (Folio, 2014, p. 108)
Quignard est assurément l'un de nos meilleurs écrivains, mais il arrive que, se laissant aller à une perte de vigilance dont nul n'est à l'abri — Quandoque bonus dormitat... —, il cède à la facilité, joue de l'obscurité et de l'affèterie stylistique, de coquetteries d'érudit qui dissimulent mal la banalité du propos. La préciosité tourne à l'affectation : emploi bizarre du subjonctif imparfait, qui défie l'analyse grammaticale, singularité de la ponctuation, hypercorrections étymologiques — comme ce forsené —, tout concourt à rendre impénétrable un texte qui, sans ces contorsions rhétoriques, apparaîtrait d'une grande platitude. Tout ce mince volume, qui "sent l'huile" ou le fond de tiroir, tient de l’escroquerie intellectuelle. On voudrait nous faire avaler qu'un truisme signé Quignard se transmue du même coup en aphorisme lourd de sens. Ce Lecteur, livre-miroir, livre narcissique, se ramène à un portrait de l'Auteur en illusionniste. Ce qui est un peu triste, ici, c'est que ses tours ne nous amusent guère — d'autant plus triste qu'ils nous ont souvent enchanté...
Dire cela, c'est assumer le risque de se voir taxer de béotisme ou de stupidité ; c'est avouer n'avoir pas saisi la beauté du style, ni la profondeur de la pensée, que d'autres sauraient quintessencier en de copieuses exégèses, plus abstruses encore que leur objet, inaccessibles au profane. La critique, confrontée — dans le champ littéraire — à l'hermétisme ou au galimatias, comme dans d'autres domaines à l'incohérence ou à l'imposture, prétend accéder à quelque tiefere Bedeutung par la verbigération incantatoire : ad obscurum per obscurius. Qu'il s'agisse de poésie, de cinéma, d'art en général, quelques termes aux contours sémantiques mal définis, de vagues abracadabras permettent en général de se tirer d'affaire. A-t-on vu trois fois Mulholland Drive sans y rien comprendre, on ne court pas grand risque à parler de fugue onirique, d'anamnèses ou d'analepses, bref à dire tout et n'importe quoi plutôt que d'avouer sa déception ou sa perplexité. En matière de poésie, l'épithète autotélique se révèle d'un grand secours. Devant une toile de Soulages ou de Cy Twombly, une "installation", j'avoue ne pas savoir ce qu'il convient de dire, mais je suppose qu'évoquer une démarche relevant de l'ascèse ou un questionnement à propos de l'être-là des choses peut suffire à se tirer d'embarras.
Le critique professionnel, lui, trouve le plus souvent son salut dans la fuite, se dérobe comme le poulpe, laissant derrière lui un nuage d'encre.

vendredi, 02 janvier 2015

Crachats 3

Cette année, à propos des 691 nouveaux médaillés ou promus dans l'ordre de la Légion d'Honneur — et du refus de Thomas Piketty — le Figaro rapporte la réponse "cinglante" de Marcel Aymé au ministère de l'Éducation nationale qui, en 1949, lui "proposait l'insigne" : "Pour ne plus me trouver dans le cas d'avoir à refuser d'aussi désirables faveurs, ce qui me cause nécessairement une grande peine, je les prierais qu'ils voulussent bien, leur Légion d'honneur, se la carrer dans le train, comme aussi leurs plaisirs élyséens."
En ces temps de grande servilité, où l'on "s'excuse" et demande pardon pour le plus petit écart, ce n'est pas sans nostalgie qu'on songe à cette époque où les auteurs avaient de la voix.

Manger de l'animau — et autres plaisirs de saison

Loup.jpgOn a beau être grincheux, on se laisse toujours fléchir par quelques vieux amis. On ne peut pas refuser : quelqu'un a réservé une table dans une auberge de campagne, avec la promesse qu'il n'y aura ni cotillons, ni musique à plein volume dès le premier service, qu'on mangera de bonnes choses, qu'on boira avec modération, qu'on regagnera ses pénates à une heure raisonnable...
Et on se retrouve à réveillonner dans une gargote glaciale, à peu près sinistre, où l'on nous gave de boustifaille mal cuite arrosée de vin ginguet d'origine incertaine, tandis que passent en boucle de pénibles rengaines de Luis Mariano. On nous distribue avant le dessert des loups de carton et des chapeaux pointus. Verts. Le patron et la patronne — une naine adipeuse et tatouée —, affables, vibrionnent autour de la table, s'inquiètent : ne va-t-on pas danser ? Allons ! il faut s'amuser, la maison offre le champagne.
On n'a qu'une hâte : que cela finisse, qu'on règle l'addition — évidemment exorbitante — et qu'on rentre chez soi. On le savait : il ne fallait pas y aller.
Il y a tout de même, en ces journées d'hiver, d'autres plaisirs moins faisandés : feuilleter les livres qu'on a reçus en cadeau à Noël — un bel ouvrage sur la sculpture romane, les deux volumes de romans de Montherlant, qu'on ne lit plus guère aujourd’hui in extenso, mais qu'on parcourt avec bonheur à la billebaude, dénichant au hasard des pages quelques belles sentences aphoristiques. Alice se demandait quel intérêt pouvait bien présenter un livre sans images ni dialogues. On peut se poser la même question à propos de ceux où l'on ne relève aucune formule digne d'être inscrite "avec l'aiguille sur le coin intérieur de l'œil". Ces apophtegmes prosaïques — presque nécessairement ironiques, dans la mesure où ils sont, comme les proverbes, "selles à tous chevaux" — ne sont pas rares dans les bons "polars". Comme les incidentes culinaires, musicales ou littéraires, discrets schibboleths, ils sont autant de clins d’œil au "suffisant lecteur", qui tient en général l'intrigue pour un simple prétexte et se délecte des brodures, des appoggiatures ou des digressions, voire des pseudo-citations. Art subtil de la seconde main, comme chez Jerry Stahl citant prétendument Charles Mingus d'après une page Internet : "L'homme blanc ? Ça existe pas, l'homme blanc. Rose, il est." Je n'ai pas retrouvé la source de cette indiscutable assertion. L'imposture vénielle, parfois, fait aussi partie du jeu.

samedi, 13 décembre 2014

Magie de Noël

Les hygiénistes, les abstèmes et agélastes de tout poil me sont odieux. Ils me donnent l'envie de fumer de nouveau mes cigares italiens nauséabonds — de préférence dans les lieux publics — et de boire davantage.
Quant aux sectateurs du père Noël (Silène Coca-(saint Ni)cola(s)), je leur devrai peut-être le salut de mon âme pécheresse. Tout ce cirque tapageur et vulgaire, ces machins qui clignotent me conduiront un jour à m'aller agenouiller dans une église de campagne froide et humide pour y entendre la messe de minuit, y retrouver un peu de la joie nue de l'enfance, de la naïveté à jamais perdue.
Avec le temps, nous dit le dictionnaire de Trévoux, le mot magie "devint odieux". La dérive sémantique se confirme aujourd'hui avec cette "magie de Noël" dont on nous rebat les oreilles, ce déferlement de vulgarité imbécile.
Dans le Journal de Saône-et-Loire, un lecteur s'indigne — dans un "commentaire" — qu'à Bourbon-Lancy la confrérie des "Beurdins" — simples d'esprit, dans le parler local — participe, en costume de bouffons, aux animations de Noël. C'est dit-il, en substance, un scandale : ces clowns n'ont aucun respect pour la "féerie", pour le père Noël, pour les "lutins"... Je n'invente rien. Noël, aujourd'hui, ce sont les Bisounours et les Schtroumpfs. Le bœuf et l'âne fraternisent avec les dinosaures et réchauffent de leur haleine un petit bonhomme bleu.
On a viré le ravi de la crèche.

mercredi, 10 décembre 2014

Choses vues 10

Trop tard ou trop vite ?

Dans une allée du cimetière
Gyrophares tournicotant
Le fourgon rouge des pompiers.

mardi, 09 décembre 2014

Livres 5

Toujours à portée de main :

Kléber Hardens, Une histoire de la littérature française ;
Italo Calvino, Pourquoi lire les classiques ;
Milan Kundera, Les Testaments trahis.

En cours de lecture :

Anthony Burgess, Au sujet de James Joyce.

À feuilleter à la billebaude :

Jerry Rubin, Do it ;
Georges Ribemont-Dessaignes, L'Autruche aux yeux clos ;
Shozo Numa, Yapou, bétail humain, vol. 3 ;
Paul Valet, Solstices terrassés.

Achats récents :

Pascal Quignard, Sur l'image qui manque à nos jours ;
Le Lecteur ;
Kevin Powers, Yellow Birds.

Plus les polars et les volumes de poèmes du moment, les épaves rapportées de la brocante — Gustave Flaubert, Lettres inédites à Raoul-Duval — et quelques raretés des éditions du Fourneau : Fernand Combet, Conte de l'Ambre et Conte de l'Opium ; Maurice Fourré, Une Conquête...

Note strictement dépourvue d'intérêt, j'en conviens — histoire de ne pas abandonner complètement ce blog pour les faciles séductions de Facebook...

jeudi, 04 décembre 2014

Acedia 3

Lassitude et morosité.
On peut toujours se dire que c'est le temps qu'il fait, la "mouillance"  et le froid, la saison, la nuit qui tombe de plus en plus tôt... Non, c'est l'âge et le temps qui passe, les fantômes qui vous assaillent à peine a-t-on fermé les yeux, le dégoût des choses les plus quotidiennes, les plus nécessaires.
Il faut se protéger, s'entourer de rituels, de propitiations dérisoires et vaguement ridicules. Stratégies d'évitement, d'élusion. Échappatoires, faux-fuyants, procrastinations. La plupart des tâches que nous impose la vie en société, rançon de notre confort ou de notre sécurité, sont passablement fastidieuses. Je comprends à présent ce vieux cousin, célibataire indolent et rustaud, qui, sur ses vieux jours, se donnait rarement la peine de répondre au téléphone et laissait s'entasser sur sa vaste table de cuisine le courrier qu'il n'ouvrait plus.
En ces temps de bougeotte frénétique, je n'aspire qu'à une sédentarité quasi recluse : "Tout le malheur des hommes vient de ne savoir pas se tenir en repos dans une chambre." J'y parviens assez bien, parmi les livres où nul chat ne passe plus. En compagnie de "mes bons hôtes muets", seul, au fond avec moi-même. Délectation narcissique : "Quand nous lisons, nous ne cherchons pas des idées neuves, mais des pensées déjà pensées par nous, à qui la page imprimée donne le sceau d'une confirmation." C'est ce qu'écrivait Cesare Pavese — qu'on ne peut guère évoquer sans songer à sa fin, sans songer à la nôtre.
"Scenderemo nel gorgo muti."

mercredi, 03 décembre 2014

Serial killer

"Petit boucher rêveur, j'égrenais dans ma course
Des crimes..."

dimanche, 30 novembre 2014

Colours 7

Merles et tourterelles semblent avoir déserté le jardin, saccagé par "le sale automne".
Au-dessus du petit bassin couvert de lentilles d'eau, les arbustes nus dressent de longs doigts grêles dans la brume matinale, le craillement multiple des corneilles emplit le ciel gris.
Le feuillage des hortensias pend tristement, jaune et flapi, les lourdes têtes bleues, élavées par la marcescence, prennent des lividités de chairs mortes.