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samedi, 09 février 2019

Limes germanicus

Remembrances du vieillard idiot : jadis, à l'étude du soir — c'était au temps des blouses grises et des gauloises bleues grillées dans les latrines — nous édifiions sur nos tables un rempart de dictionnaires censé dissimuler au regard du pion de coupables lectures ou d'autres activités futiles et prohibées. C'était le "limes germanicus", rempart tout symbolique, à l'abri de quoi le potache frivole feuilletait L'Amant de Lady Chatterley ou Paris-Hollywood, s'adonnait à d'obscurs trocs avec son voisin, gravait d'un canif morose quelque pantin ithyphallique.
Aujourd'hui, sur ma table de travail, scarifiée de graffitis anciens et de taches d'encre estompées par le temps, s'érigent pareillement de branlantes ziggourats de livres — lus, à lire ou à relire, à garder à portée de main — qui me donnent au quotidien le sentiment illusoire d'être protégé des barbares, du bruit et de la fureur du monde, dont je suis retranché : coupé et prémuni contre toute intrusion dans mon privé. Seul avec les mots des autres, les mots des morts, qui sont comme ces pétales pâlis, ces trèfles à quatre feuilles ou feuilles d'automne séchées qu'on retrouve parfois entre les pages.

mardi, 05 février 2019

Smoking / No smoking 7

J'ai encore rêvé, l'autre nuit, que j'étais en quête de cigarettes. Je finissais par trouver un buraliste qui disposât de "Craven A" et consentît à m'en vendre un paquet. Elles étaient hors de prix. Je suppose que c'est également le cas dans le monde éveillé — si les "Craven" n'ont pas totalement disparu de la circulation. Auquel cas, on a dû remplacer le chat noir par l'image de poumons racornis et goudronneux.
Ce rêve tabagique est peut-être lié à la mention des "Players Weight" dans le polar de Ken Bruen sur lequel je me suis endormi.
Pas association d'idées, je me rappelle ce bureau de tabac de la rue des Postes où j'achetais parfois, du temps que j'avais un pied-à-terre à Wazemmes, des "Player's Navy Cut" et de ces cigares Toscani, si âpres qu'ils vous arrachaient la gorge...

dimanche, 27 janvier 2019

Light of the world

Il a tout lu.
Il tient Ponge en grande estime. Ponge, cet escamoteur, cet emballeur, cet enrubanneur : on lui donne un gigot, il le pare, le ficelle, l'agrémente d'une papillote à manchon. Il en fait tout un plat... Je préfère, à tout prendre, Guillevic qui, du gigot, ne garde que l'os, bien nettoyé, vestige parcimonieux d'un balthazar idéal.
Il a tout lu. Il me demande — l'air de ne pas y toucher — si je connais László Krasznahorkai. Je le connais et j'ai même lu La Mélancolie de la résistance. Il semble avoir oublié — c'est fâcheux — la baleine... C'est gros, une baleine. Comment peut-on l'oublier ?
Histoire de se revancher, il abat un brelan d'auteurs qui l'ont durablement marqué — et, en premier lieu, Lacan, qui lui a apporté la lumière, qui a, dit-il en substance, "éclairé sa vision du monde"... Trop fort ! Du coup, j'ai oublié depuis qui étaient les deux autres photagogues. Dans mon esprit, car je l'ai, à vrai dire, assez peu fréquenté, Lacan ce serait plutôt, à supposer qu'on veuille absolument trouver un sens à ses élucubrations, "ad obscurum per obscurius".

Le sens de l'épigraphe 3

Ixatnu siofnnut i avay...
Gilbert Lascault entrelarde de copieuses épigraphes — qu'il intitule "Contrepoints" — son recueil d'Écrits timides sur le visible (Le Félin, 2008). La plupart non moins instructives que savoureuses :

UN CHIFFRE

J'ai pris (disait G.H. Hardy à Ramanujan malade) pour venir un taxi portant le numéro 1729 ; c'est là, me semble-t-il, un nombre bien peu intéressant.
— Pas du tout, répliqua Ramanujan après quelques instants de réflexion. C'est le plus petit nombre décomposable de deux façons différentes en une somme de deux cubes.

(Raymond Queneau, Bords, Hermann, 1963, p.34)

Météo 40

Redoux — le temps se met à la pluie.
Dans le jardin des voisins, le bonhomme de neige a fondu. Ne restent, sur le gazon couleur de salade cuite, que son nez-carotte et un vieux chapeau cabossé.
Ainsi de nous...

jeudi, 17 janvier 2019

Le sens de la formule 15

L'histoire littéraire revisitée façon Houellebecq :
"... Lamartine n'était au fond qu'une sorte d'Elvis Presley, il avait la capacité par son lyrisme de faire craquer lesc gonzesses." (Sérotonine, Flammarion, 2019, p. 335)

mercredi, 19 décembre 2018

Transparence du temps

Matinée d'hiver fraîche et humide, ensoleillée.
Les bruits domestiques des rassurantes routines quotidiennes se mêlent aux échos d'un quatuor avec piano de Schumann.
Je termine la lecture, commencée hier soir, d'un Modiano acheté par hasard en solderie — ce qui sied à la mélancolie d'un roman où il est question, comme toujours, de mémoire et d'oubli, de visages, de noms, de lieux improbables qui se superposent et se confondent au gré d'incertaines anamnèses.
Mais, après Modiano, c'est "Le Roi pêcheur" de Montale, qui me ramène à mes propres souvenirs :

"On pense
que le Roi des pêcheurs ne cherche
que des âmes.

J'en ai vu, moi, plus d'un
lever sur la vase des mares
des éclairs de lapis-lazuli.

Son royaume se mesure au millimètre,
flèche, il échappe même
aux flashes.

Seul, le Roi pêcheur
possède une juste mesure,
les autres, à peine ont-ils une âme
et peur
de la perdre."

Souvenir d'une adresse, rue Sauffroy, et d'une toile biffée de la rémanence d'un éclair bleu...
J'étais, ce jour-là, "celui qui entre par hasard dans la maison d'un poète"...
"Sur ce dont on ne peut parler, il faut garder la silence."

vendredi, 02 novembre 2018

"Or sont morts tous ches corps..."

Visite rituelle au cimetière, en ce jour des Trépassés. Nous sommes seuls. Les familles sont venues hier, pour la fête de tous les saints, les bras chargés de gros chrysanthèmes blancs, jaunes, mauves — avec l'assurance, peut-être, que leurs morts ont trouvé "respit en paradis"...
Sur la tombe où l'on ne déchiffre plus aucun nom, nous laissons de modestes pensées avant de reprendre la route sous un ciel maussade. Le long des routes du bocage, dans les fossés, sur les talus, ce ne sont que chablis, branches brisées, écuissées : les arbres encore verts et bien feuillés n'ont pas résisté à la neige précoce, lourde et mouillée, qui a devancé l'été de la Saint-Martin.

mardi, 23 octobre 2018

Je me souviens..

Jean-Claude Brisville ouvre son recueil de souvenirs, Quartiers d'hiver (De Fallois, 2006) par quelques pages de "Je me souviens" à la manière de Perec. De crainte, peut-être, qu'on ne lui reproche de s'être approprié une formule dont l'auteur de La Vie mode d'emploi eût pu revendiquer la paternité, Brisville — qui évoque un peu plus loin les "trois peintres de Ripolin" — allègue en épigraphe, par antéoccupation, la propre dette de Perec :
"Je me souviens de Je me souviens (1946-1961) de Georges Perec, le titre, la forme et, dans une certaine mesure, l'esprit même de ces notes s'inspirant de I remember, de Joe Brainard."

dimanche, 21 octobre 2018

"L'Automne, turbulente et rousse..."

Je retrouve enfin cette automne féminine, qu'on imagine échappée, toute voiles et cheveux au vent, d'une toile de Mucha — cette "bacchante aux mains glacées", longtemps pourchassée dans les recoins d'une mémoire oublieuse. Je savais l'avoir rencontrée, il y a bien longtemps, chez Anna de Noailles, mais elle restait inexplicablement absente de tous les recueils dans lesquels je m'obstinais à la traquer.
La voici donc retrouvée dans les pages grises d'un vieux numéro de la Revue belge, daté d'octobre 1928, aux dernières lignes d'un article intitulé "Saâdi et le Jardin des Roses". Elle n'a rien perdu de son charme :

"J'écris ces lignes tandis que l'Automne, turbulente et rousse — bacchante aux mains glacées — détruit le feuillage et les fleurs dans le jardin de mon enfance. Au bord d'un lac azuré que le tiède septembre engourdit, un vent tumultueux entraîne, parmi les parfums du jardin, le bruit et l'odeur d'un train qui passe. Je vois se débattre sous la bise un saule éploré, pareil à un léger nuage enchaîné à la prairie. Dans une étroite vasque de pierre, le jet d'eau pleure et se désole, comme une naïade au col recourbé dont on a détourné les eaux courantes.
Une grande déroute inquiète le jardin. Le vent, chargé d'amers parfums, s'empresse comme un messager qui organise un secret départ. Les sombres grives circulent d'un vol lourd, et font entendre leurs cris anxieux. Le vent souffle. Il semble que ce soit, dans le cristal bleu de l'air le grand coup d'aile de l'été qui s'éloigne...
Hélas! le voilà qui nous abandonne! Le silence s'étend où fut la vie. Le dahlia, chargé de colliers de rosée, la framboise qu'englobe un des pleurs du matin, surmontent de leur frais sursaut la corruption du verger.
Le vent parcourt un épais sapin, robuste et voilé ; ses entrées, ses sorties font un ouragan mélodieux et grave, qui détache de l'arbre des fruits allongés, semblables à d'écailleuses bananes. Glissant sur les rais du pâlissant soleil, les insectes dorés établissent encore leurs alertes communications, et tissent autour du monde vaincu un vaste réseau d'humble amour.
Je vois un écureuil roux se couler entre les branches basses des cèdres, comme une torche onduleuse, faite de feu et de fourrure. La tristesse que donne un livre comme le Jardin-des-Roses, je la ressens plus fortement pendant ce brisement du temps, à cette époque de l'agonie de la Nature.
Certes, ils embaument à jamais l'imagination, les blancs œillets de Perse, fleurissant dans dès pots bleuâtres striés de noirs dessins, sur un petit balcon d'une maison d'Ispahan ! Mais c'est en vous que je trouve mon refuge et ma consolation, Automne active et farouche, qui ressemblez au milieu de la vie. Car, de tous ces saccages, de toutes ces brindilles que le vent casse, de toutes ces feuilles mortes, de ces fruits abattus — Ô fière Automne — vous semblez faire, sous le ciel émondé, un lyrique bûcher, sur lequel vous vous élancez — déçue, passionnée, orgueilleuse et brave — pour jeter jusqu'aux nues tout ce qui fait le prix de là vie..."