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mercredi, 24 juin 2015

Remembrances du vieillard idiot 17

Lichtenberg parle d'un homme qui avait donné des noms à ses deux pantoufles.
Le vieux trimardeur avait-il lu Lichtenberg ? Il avait baptisé ses sabots troués Vole-terre et Boit-l'eau. Sans doute, lui-même n'en buvait-il guère, mais il avait du moins quelques lettres.

jeudi, 18 juin 2015

Les plaisirs du dimanche. Marches, marchés, poupées sans yeux et rosé-pamplemousse

Paresse, procrastination et sollicitations diverses... Je néglige décidément ce blog, que je m'étais promis de tenir jusqu'en août : dix ans, ça suffit. Et puis, il y a la solution de facilité Facebook. La prévalence de l'éphémère et du bâclé, la vaine garrulité, le bruit de fond du village planétaire.
Parler de quoi ? De livres, encore ? De mes derniers achats : un Dictionnaire des littératures de langue française orphelin de ses deux premiers tomes, un beau volume consacré à Carel Willink, un copieux catalogue d'exposition sur Salah Stétié et ses peintres, un plus mince sur les dessins de Félicien Rops ? Intéressant, finalement, ce dictionnaire qui fait commencer la littérature à la lettre M : il nous reste Montaigne et Rabelais, on est débarrassé de Victor Hugo et de Lamartine, mais Rousseau et Voltaire ne sauraient nous consoler de la disparition de Diderot... Je ne connaissais Willink que par quelques tableaux illustrant un article à lui consacré, il y a bien longtemps, dans la revue "Planète". Willink, c'est celui qui met du lama dans les ruines antiques, comme Michaux introduit du chameau à Honfleur. Ses toiles, ses ciels d'orage, ses paysages morts sont d'une oppressante étrangeté. C'est le peintre du silence et du cauchemar.
Parler de quoi d'autre que de livres, de peinture, de pêche à la ligne, des beautés modestes de la campagne bourbonnaise ? Du goût des autres ? Vitupérer, comme toujours l'époque ? Les loisirs de nos contemporains, à l'approche de l'été, multiplient les occasions de s'irriter de tant de sottise et de muflerie. Il serait plus sage de s'en amuser, d'accepter cette insoutenable frivolité dont nous ne sommes pas exempts...

Paresse donc — assumée sans trop de remords. Pour étoffer un peu cette note, je la complète par le copier-coller d’un article donné à notre hebdomadaire départemental :

"Avec les beaux jours, les activités sportives de plein air et les rassemblements festifs populaires attirent chaque week-end — pourvu que le beau temps soit de la partie — une foule d’amateurs ou de curieux. Qu’arrive la fin de la semaine et voici que, pour le plaisir ou la bonne cause, les sédentaires, les oisifs, les indolents, les adeptes du farniente, les intoxiqués des "étranges lucarnes" enfilent le short, chaussent les pataugas, s’arment des indispensables bâtons de marche, de la non moins indispensable bouteille d’eau minérale, et s’en vont marcher en groupe, en troupe, en cohorte. La marche est devenue une pratique grégaire, comme la plupart des loisirs aujourd’hui. Randonnée, "running" ou marathon, l’objectif réside dans le chiffre ; le succès se mesure au nombre de participants comme à la distance parcourue. C’est le retour du "pédestrianisme" à l’anglaise ; les "rêveries du promeneur solitaire" façon Rousseau ne sont plus de saison, pas plus que les flâneries dictées par le hasard ou le caprice. À cela s’ajoute parfois le concept, bien de notre temps, du "défi", de "l’extrême", dévoiement gratuit — et souvent stupide — de la volonté de dépassement ou du sens de la compétition. On voit ainsi, de plus en plus nombreux, des femmes et des hommes qui, certainement, refuseraient d’accomplir dans le cadre de leur vie professionnelle des tâches dangereuses ou répugnantes, payer le droit d’affronter des parcours jalonnés d’embûches, ramper sous des barbelés ou parmi les orties, barboter dans le purin pour le seul bénéfice de finir exténués et meurtris, sous les rires et les quolibets des spectateurs. Étrange masochisme de nos contemporains, pour qui les joies anciennes de la promenade dominicale en famille relèvent de la pure et simple ringardise.
Il nous reste pourtant, si nous ne goûtons guère ces rallyes hygiéniques ou ces frénésies sportives, les petits bonheurs des kermesses, marchés de pays, brocantes et vide-greniers qui ne manquent pas non plus en cette saison. Il y a un pittoresque, une poésie du vide-grenier, un charme dérisoire et attendrissant du kitsch, du bric-à-brac, de l’inutile et du déglingué. Semaine après semaine, dans nos petits bourgs, on retrouve sur des éventaires de fortune, à même le sol, parfois, de semblables épaves, tout un capharnaüm d’objets insignifiants, vestiges d’autres vies, d’enfances perdues comme nous le rappellent ces pauvres jouets, peluches mitées, tambour crevé ou, tombée d’un poème de Queneau, "la poupée sans bras, sans nez, sans yeux". On en éprouve un peu de mélancolie. On s’en console en prenant à la buvette un petit rafraîchissement : un soda pour les enfants et, pour les grands, un rosé-pamplemousse. Dans un gobelet en plastique."

mercredi, 03 juin 2015

Vocabulaire 10

Au café, un pêcheur : "L'eau était... écarlate."
Il voulait dire : "L'onde était transparente ainsi qu'aux plus beaux jours."

jeudi, 07 mai 2015

Ch-ch-chat

Au bord du chemin,
Clapi sous les chélidoines,
Un chat roux sommeille.

mardi, 05 mai 2015

Le grand style 26

"Les heures marchent sur nous avec des pieds d'éléphant de bronze."
(Léon Bloy, Quatre ans de captivité à Cochons-sur-Marne, Mercure de France, 1905)

mercredi, 29 avril 2015

Note halieutique paresseuse

Telle que publiée à l'instant sur Facebook.

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Le chef-d’œuvre absolu de la littérature halieutique :
La Pêche à la truite en Amérique, de Richard Brautigan.
Mon exemplaire a 37 ans. Il y a un trèfle à quatre feuilles séché entre les pages 68 et 69. Malgré le temps, le charme agit toujours : j'ai pris une belle truite ce matin.
J'espère qu'elle sera, comme la truite bossue de la page 69, "aussi délicieuse que les baisers d'Esmeralda".

mardi, 28 avril 2015

Les livres pairs du docteur Hamvas

Il suffit qu'un livre un peu épais traite de boustifaille et de galipettes pour qu'on le qualifie aussitôt de "rabelaisien" — ce qui est, dans la plupart des cas, un excès d'honneur doublé d'une ânerie.
J'ai lu hier — je l'avais abandonné un moment, après l'avoir feuilleté rapidement — Un livre de prières pour les athées. Philosophie du vin de Béla Hamvas (Anatolia/Le Rocher, 2005), acheté, comme tant d'autres, au hasard, dans quelque solderie. Et voici : je découvre, chose plus rare qu'on ne pourrait le penser, un essai ironique et profond, véritablement rabelaisien, un éloge du vin dans lequel le plaisir du savoir boire est indissociable de l'élévation spirituelle. De la glossolalie des "bienyvres" au mot de la Bouteille, de l'épigraphe ("À la fin de tout, il n'en restera que deux : Dieu et le vin") à la clausule ("Buvez, vous dis-je, et le vin se chargera du reste"), c'est à chaque page Rabelais que l'on retrouve, sa jubilation et sa profondeur.

En appendice, l'auteur nous livre sa liste des "œuvres littéraires les plus importantes — dans l'ordre chronologique". Ses livres pairs, en somme. Quelques-uns figurent déjà parmi ceux du docteur Faustroll. Dont, naturellement, Rabelais.

Les Upanishads
Les Œuvres complètes de Tchouang-tseu
Les poèmes de Li Po et de Tou Fou
L'Ancien Testament
Homère : l'Iliade et l'Odyssée
Les poèmes d'Anacréon et de Sapho
Les Œuvres complètes de Platon
Les Œuvres complètes de Lucien
Les Œuvres complètes d'Horace
Les œuvres d'Épicure
Le Nouveau Testament
Les œuvres d'Origène
Les sermons et traités de Maître Eckhart
Les contes de Mille et Une Nuits
Les contes de Nasreddin Hodja
Till Eulenspiegel
La Vie de Lazarillo de Tormes
Rabelais : Gargantua et Pantagruel
Les Essais de Montaigne
Les Caractères de La Bruyère
Lawrence Sterne : Tristram Shandy
Les Œuvres complètes de Hölderlin
Les fragments de Novalis
Les poèmes de Dante Gabriel Rossetti
Franz Rosenzweig : L'Étoile de la rédemption
Les œuvres et journaux d'André Gide
D.H. Lawrence : L'Amant de lady Chatterley et les nouvelles
James Joyce : Finnegans Wake
John Cowper Powys : In Defence of Sensuality.

mardi, 21 avril 2015

Lectures, relectures... 2

Livres qui ne quittent jamais la table de travail — terme peu adapté, j'en conviens aux marinades moroses et procrastinations reconduites à quoi se réduit mon activité intellectuelle —, livres dont on ne s'éloigne guère, qu'on aurait pu, voulu écrire... J'en ai parlé déjà, ailleurs.
Journaux de Raymond Queneau (Gallimard, 1996) — notules, gribouillages, anecdotes :

"Kojève. Les 4 questions du psychanalyste :
a) que voudriez-vous qu'un chien fasse dans un jardin que vous ne voudriez pas faire ;
b - qu'est-ce que la vache a au nombre de 4 et la femme au nombre de 2 ;
c) qu'est-ce qui dépasse du pyjama d'un monsieur et à quoi on peut accrocher son chapeau ;
d) qu'est-ce qu'un homme fait debout, une femme assise et un chien sur trois pattes ?

Réponse : a) un trou ; b) des jambes ; c) la tête ; d) dire bonjour.
Une jeune fille à qui l'on raconte l'histoire : Moi, j'ai trouvé la tête."
(Journal 1949-1965. Année 1952, n. 817)

Érudition et curiosité infatigable de Queneau. On apprend par exemple ce qu'est le Tiêt ha — et que "Le "Hareng Saur" de Cros est un Vî tam thanh. (ibid., 1954 - 1131)
Ceci, encore : "Je n'ai pas noté dans la Biologie [...] qui a dit (un grand biologiste) : La poule est le moyen grâce auquel un œuf devient une autre œuf." (ibid., 1163)

Dans son Histoire de la littérature française, Kléber Haedens ne consacre que quelques lignes à Queneau, mais note avec beaucoup de finesse : "Raymond Queneau fait éclater sa fantaisie qui brûle comme le sel brûle sur les plaies, car c'est la fantaisie d'un briseur de rêves."
Mais, à bien y regarder, tout dépend de quels rêves on parle...

vendredi, 10 avril 2015

Choses vues 11

Monsieur Panado herborise.
Chauve, costume noir, l'obèse léger avance à pas précautionneux sur le talus, l'œil rivé au sol.
De l'autre côté de la route, devant le funérarium, un groupe figé l'observe, silencieux.

mardi, 07 avril 2015

Petite anthologie portative 84

Mais que convient-il
aux morts et
aux vivants
d'entendre, puisque
j'ai fait emplette de l'ombre
d'un ancien luth
à la marchande généreuse
qui vend surtout
ce genre d'ombre ?

À Walter Höllerer

Doch was geziemt
den Toten und
Lebendigen
zu hören, nachdem
ich einer alten Laute
Schatten kaufte
von einer milden
Hökerin, vornehmlich
Hädlerin
mit derlei Schatten ?

(Ernst Meister, "Études", IV, Les Yeux les barques, 1960)